Le CNRS  SHS  Autres sites CNRS  English

Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

 Accueil > Ressources en ligne > Bulletins de l’IHTP > Bulletin n°79 : Les Français et la politque dans les années soixante (II) > Un nouveau personnel politique en Seine-et-Oise ?


Un nouveau personnel politique en Seine-et-Oise ?

par Nadia Ténine-Michel

 

<span
style='font-family:Arial'> 
Les succès de l’UNR ont provoqué un changement dans la représentation
parlementaire. La moitié des députés de 1958 étaient
d’authentiques résistants : sept UNR sur onze, le socialiste et
le communiste. Dans les nouveaux élus de 1962, encore quatre résistants.
Apparurent alors les « technocrates » Arial'>(dont certains pouvaient aussi avoir été résistants,
tel René Ribière). L’un des deux nouveaux députés
de 1962 est énarque, Gérard Prioux, l’autre normalien agrégé,
Jean Marie Poirier qui fut élu maire de Sucy-en-Brie en 1965. Mais
la présence des énarques resta limitée. Huit en tout
tentèrent leur chance à des élections en Seine-et-Oise.
Furent élus un député en 1962 et un conseiller général
en 1964. Ils ne surent pas s’implanter durablement dans ce département
largement populaire. Deux carrières d’énarques commencèrent
cependant en 1967, Michel Rocard, candidat député dans les Yvelines,
et Michel Poniatowski, député du Val d’Oise.

<span
style='font-family:Arial'> 
Les clubs, nouvelle forme d’organisation des élites, se manifestèrent
peu ; on n’a retrouvé que deux membres avérés, candidats
aux législatives de 1967, le docteur Bourson, modéré,
dans les Yvelines, membre du club Perspectives et réalités et
Alain Gourdon, énarque FGDS, membre du comité directeur du club
des Jacobins, dans les Hauts-de-Seine.

<span
style='font-family:Arial'> 
Le « discours technocratique » était le fait de certains
candidats UNR, particulièrement ceux issus du corps préfectoral.
Le recours croissant aux aptitudes attestées par une pratique professionnelle
se retrouvait chez des candidats de toutes tendances, spécialement
au PSU et à l’UNR. Il semble lié à la venue en politique
d’une nouvelle génération plus diplômée. Cependant
les électeurs ne furent pas forcément séduits. Ainsi,
Prioux et Ribière furent battus en 1967.

<span
style='font-family:Arial'> 
Faut-il mettre au compte de la modernisation des tentatives de campagne à
l’américaine ? Aux cantonales d’avril 1958, le RGR Georges Gallienne,
président de l’Union routière de France et vice-président
de la Prévention routière, tenta de supplanter le républicain
social Jacques Mollard dans le canton de Saint-Germain-en-Laye. Ses dépenses
jugées excessives déplurent et Mollard fut réélu
en dépit d’une cote déclinante. La même année,
le radical Alexandre Denis, directeur de music-hall (Les Concerts Mayol),
fut élu dans le canton rural de la Ferté-Allais en patronnant
compétitions sportives et fêtes de la jeunesse. Il fut réélu
en 1964 malgré les attaques personnelles sur sa vie privée.

<span
style='font-family:Arial'> 
Le renouvellement est venu davantage des nouvelles formes d’organisation collective.
Elles traduisaient les soucis et les besoins des habitants, en raison
de l’urbanisation galopante, tels qu’ils étaient reflétés
par ailleurs dans les professions de foi : manque d’équipements
collectifs, problèmes de transport, besoins d’espaces verts, lutte
contre la pollution. Ainsi, en 1963, le conseiller général communiste
Gilbert Berger avait demandé si l’utilisation massive d’engrais et
d’insecticides était dangereuse et les techniciens du département
l’avaient rassuré. 
Des associations nouvelles sont nées de ces revendications. Les plus
importantes sont celles de parents d’élèves. La première
mention rencontrée date de décembre 1954 : un conseiller
communiste demandait au conseil général une subvention pour
les conseils de parents d’élèves affirmant qu’après un
an de fonctionnement, ils comptaient déjà douze mille adhérents.
Le PCF poussait à leur création ; le rapport à la
conférence fédérale de 1956 les mentionne comme moyen
de rapprochement avec les socialistes. C’est l’un de ceux-ci, Henri Lamotte,
cheminot en retraite qui en présidait le conseil départemental
au début des années 1960. Les besoins criants du département
multiplièrent ces conseils, au-delà des appartenances politiques,
même si leurs directions étaient en général de
gauche. Au Vésinet, une association présidée par un radical
mendésiste regroupait six cents familles. En 1964, les spécialistes
des questions scolaires au conseil général notaient leur forte
activité pour obtenir des constructions d’écoles.

<span
style='font-family:Arial'> 
Se créèrent aussi, surtout dans les grands ensembles, des associations
de locataires. Elles étaient mentionnées en 1965 à Sarcelles,
soutenues par le conseiller général communiste Raymond Gauriat,
mais critiquées par le maire de Sarcelles, René Psalmon, à
la réputation controversée, soutenu par l’UNR, qui devait perdre
sa mairie en 1965.

<span
style='font-family:Arial'> 
Les rapports des Français à la politique se modifiaient donc
en profondeur. Avec ce nouveau type d’associations s’ébauchait une
forme de militantisme plus concrète et plus active, mais plus limitée
dans son objet.

<span
style='font-family:Arial'> 
En Seine-et-Oise, la protestation la plus vive contre le nouveau régime
se produisit nettement après 1958 (même si des inquiétudes
se manifestèrent à la fin de cette année à propos
de la réforme judiciaire qui entraînait la suppression de certaines
juridictions locales). L’enjeu en était l’organisation et l’aménagement
de la région parisienne dont le gouvernement avait entrepris une réforme
fondamentale. Il débordait donc le cadre du département.

 
En février 1959, une ordonnance et un décret créaient
le District de la région parisienne.
Arial'>Une partie des décisions adoptées ne pouvaient que déplaire
aux élus de la Seine-et-Oise : ses représentants étaient
deux fois moins nombreux que ceux de la Seine et le District siégeait
à la préfecture de la Seine, convoqué par le préfet
de la Seine qui en était l’exécutif ; les séances
du conseil d’administration du District n’étaient pas publiques, seul
un compte rendu en était affiché ; le gouvernement disposait
du pouvoir de prendre toutes mesures touchant l’organisation et l’administration
de la région parisienne, ainsi que toutes mesures tendant à
simplifier l’organisation et l’administration des collectivités territoriales
qui la composaient. Ces mesures s’ajoutaient à celles qui, depuis 1957,
permettaient déjà de construire les grands ensembles avec un
permis de construire délivré par le ministre de la Construction,
quelle que fût la volonté des maires concernés.

<span
style='font-family:Arial'> 
Les députés UNR de Seine-et-Oise eux-mêmes sentirent une
menace et se concertèrent avec ceux de l’Oise (alors prévue
dans le District) et de Seine-et-Marne, afin de renforcer le poids de leurs
départements au sein du District. Après le changement de gouvernement
de 1962, le nouveau ministre de l’Intérieur, Roger Frey, se montra,
dans un exposé au président de la République du 8 octobre
1963, encore plus net sur la volonté du gouvernement de contrôler
la région parisienne : « Les assemblées délibérantes
départementales ou communales ne sauraient avoir d’attributions aussi
étendues que dans les autres départements... Les libertés
locales seront maintenues » dans la mesure où elles ne mettront
« pas d’obstacles à l’intérêt collectif ».
L’administrateur général pourra accorder « concession
aux organismes d’aménagement aux lieu et place des communes qui s’y
seront refusées » avec inscription d’office aux budgets
communaux.

<span
style='font-family:Arial'> 
Le District avait donc été créé sans consultation
des conseils généraux concernés ; de surcroît avait
été nommée une « commission Maspétiol »,
parallèle au District, composée exclusivement de hauts fonctionnaires,
notamment des conseillers d’État dont l’influence était redoutée.

<span
style='font-family:Arial'> 
La réaction à ces réformes peut être considérée
comme une résistance conservatrice ou de parti pris ; c’est sans
doute ainsi que l’interprétèrent les gouvernements Debré
puis Pompidou. Mais ses protagonistes, en premier lieu le conseil général
et la plupart des maires, en faisaient une question de principe sur les rapports
entre le pouvoir central et les collectivités locales. La référence
exprimée à la loi organique du 10 août 1871 situait le
mouvement dans un cadre de protestation « républicaine »
contre le fonctionnement du nouveau régime. Votèrent contre
le District, les communistes, les socialistes et le très modéré
Raymond Berrurier, défenseur résolu du monde rural. Il en craignait
la dévitalisation d’autant plus que cinq cantons de Seine-et-Oise étaient
placés hors District (Bonnières, Houdan, Magny-en-Vexin, Méréville,
Milly-la-Forêt). Raymond Berrurier était aussi le contempteur
des grands ensembles, rejoint sur ce point par la totalité du
conseil général, autant que par leurs habitants qui commençaient
à se plaindre de la « sarcellite ». Lors du débat
du 20 janvier 1960, Berrurier prononçait ce réquisitoire :
« Les grands ensembles auront beau vieillir, ils ne se bonifieront
pas... Ils pourriront debout et nous vaudront à nous ou à nos
successeurs les drames que nous connaissons aujourd’hui avec les lotissements
défectueux » (certains non encore aménagés
après trente ans d’existence). Il fut souvent contredit par André
Mignot, qui estimait ses craintes infondées et sans nuances. Cette
joute inusitée illustre la complexité des positions. Sur le
plan politique, Mignot, affilié au CNI, n’était pas éloigné
de Berrurier qui pourtant vota aux côtés des communistes et des
socialistes contre le District. Mais il arrivait aussi au maire de Versailles
d’en appeler au maire d’Argenteuil, le communiste Victor Dupouy, en ce qui
concerne la politique urbaine.

<span
style='font-family:Arial'> 
André Mignot était favorable au District et contribua à
le faire accepter par le Conseil général en décembre
1960. En effet, le District améliorait la situation financière
et fiscale de la Seine-et-Oise jusqu’alors défavorisée par rapport
à la Seine. Ses habitants payaient plus d’impôts et pourtant
les recettes fiscales restaient insuffisantes. Une partie du pouvoir d’achat
de ses habitants se dépensait à Paris où ils travaillaient
et les dépenses sociales absorbaient les deux tiers du budget départemental.
André Mignot, membre du conseil d’administration du District, en fut
élu président pour un an en avril 1964.

<span
style='font-family:Arial'> 
Néanmoins les motifs de mécontentement aussi bien des élus
que des citoyens persistèrent. La question scolaire restait lancinante
avec trente mille élèves supplémentaires chaque année
et le manque d’empressement du ministère à subventionner les
classes nouvelles indispensables. Les grands ensembles aggravaient la ségrégation
sociale de l’habitat et les effets pervers s’en manifestèrent dès
l’origine avec une délinquance juvénile inquiétante.
L’action de René Jollivet, dans le domaine scolaire, était appréciée
des maires. Président républicain social du conseil général
en 1956-1957, il rompit avec l’UNR en 1958 parce qu’il n’avait pas été
investi par elle. Devenu ALIM, il fut réélu président
du conseil général en juin 1961 et le resta jusqu’en 1964. Il
fut alors battu aux élections cantonales.

<span
style='font-family:Arial'> 
La question des libertés locales Arial'>devait rebondir en 1963-1964, lorsque le gouvernement entreprit le redécoupage
de la région parisienne qui mettait fin au département de la
Seine-et-Oise, après plus d’un siècle et demi d’existence et
faisait payer à ses habitants une partie des frais de création
des sous-préfectures et préfectures.

<span
style='font-family:Arial'> 
Les méthodes du gouvernement furent d’abord mises en cause lors de
la création de nouveaux cantons. Le conseil général fut
consulté dans des délais très brefs incluant les fêtes
de fin d’année. C’est après le renouvellement du conseil général,
passé de 41 à 67 conseillers, en 1964 et le net succès
de la gauche qu’eut lieu le dernier combat contre le refus du gouvernement,
cette fois-ci, de consulter le conseil général sur le découpage
du département. Le sentiment d’impuissance contre une technocratie
omnipotente amena le conseil à demander un rapport au nouveau conseiller
et maire de Chatou Jean-François Henry qui conclut que cette consultation
était juridiquement nécessaire. De plus en plus ulcéré,
le conseil général finit par voter à l’unanimité
contre le projet de villes nouvelles prévu au schéma directeur
d’aménagement et d’urbanisme.

<span
style='font-family:Arial'> 
Trois autres protagonistes, tous parlementaires, jouèrent au conseil
général un rôle dans ce débat. Le sénateur-maire
de Pontoise, Adolphe Chauvin, MRP, conseiller général depuis
1945 fut de 1964 à 1967 le dernier président du Conseil général
de Seine-et-Oise, revendiquant lors de son élection ses convictions
démocrates-chrétiennes ; le maire socialiste d’Arnouville-les-Gonesse
(député de 1958 à 1962), Paul Mazurier, était
un spécialiste national des lotissements défectueux. Bien qu’ayant
approuvé la Constitution de 1958, il se montra d’emblée hostile
au District au nom des libertés locales ; quant au sénateur
communiste Louis Namy son style modéré et conciliant dans la
forme témoignait des changements qui se faisaient jour au PCF.

<span
style='font-family:Arial'> 
Les représentants de l’État avaient, de leur côté,
multiplié les efforts d’apaisement. Le préfet de Seine-et-Oise,
Paul Demange, Alsacien, ancien déporté, apprécié
sur tous les bancs, plaidait auprès de son ministre la cause du département
et, au conseil général, commentait les décisions du gouvernement
pour en atténuer les aspérités. Délégué
général du District, Paul Delouvrier sut paradoxalement ne pas
susciter d’hostilité en dépit de fonctions technocratiques par
excellence. Il usa de diplomatie face à un conseil général
défavorable à une partie de ses projets.

<span
style='font-family:Arial'> 
Ce conflit avait révélé, en même temps que l’attachement
à une tradition de liberté locale, la volonté des élus
de conserver un pouvoir de décision dans les affaires touchant à
la vie concrète de la population. À défaut de réclamer
la décentralisation, ils refusaient une centralisation excessive.

<span
style='font-family:Arial'> 
Par ailleurs, c’est en partie au sein du conseil général que
changea la vie politique du département. Il s’y opéra un rapprochement
entre socialistes et communistes et ceux-ci ainsi que leurs adversaires y
abandonnèrent la pratique des invectives voire des injures constantes
depuis 1948. Ce fut une décrispation en profondeur en dépit
de divergences politiques demeurées aussi profondes. Les communistes
furent réadmis, en 1964, au bureau du conseil général,
mais n’y disposèrent que d’un strapontin avec Robert Vizet, dernier
secrétaire et ils siégèrent à nouveau à
la commission départementale (Victor Dupouy), après une absence
de seize ans. Le conflit qui opposa conseil général et gouvernement
fut pénible pour les conseillers généraux UNR qui ne
s’exprimèrent que très peu dans ces débats. Sensibles
aux arguments des oppositions, ils ne prirent pas la défense du gouvernement.

<span
style='font-family:Arial'> 
Le rapport des Français à la politique a donc été
modifié en Seine-et-Oise tant par l’évolution de la société
que par l’effet des institutions nouvelles. L’urbanisation et la modernisation
du monde agricole ont limité l’influence des ruraux traditionnels.
La bi-polarisation laminait le centre droit, leur interprète naturel.
Le Centre démocrate présentait ou soutenait aux élections
législatives de 1967 des hommes insérés de longue date
dans la vie politique locale dont quatre députés battus en 1962.
Mais un seul de ces candidats, ingénieur et militant de la CFDT, ainsi
que récent maire d’Eaubonne, pouvait coïncider avec l’image de
modernité affectée en 1965 par Jean Lecanuet.

<span
style='font-family:Arial'> 
La création de nouveaux cantons, tous urbains, contribuait aussi à
modifier l’assise des départements en gestation. Au conseil général
de 1964 qui comptait 67 élus, ne siégeaient plus que trois agriculteurs
déclarés (dont un diplômé de l’École libre
des sciences politiques), un agent commercial agricole et un notaire. Les
huit ouvriers d’origine l’emportaient sur eux et les couches moyennes nouvelles
dominaient ce conseil.

 

 

À lire dans la même rubrique :

 

 

CNRS
Annuaire
Rechercher
Sur ce site

Sur le Web du CNRS


Mentions légales
Crédits
RSS
Essai podcast