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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

 Accueil > Ressources en ligne > Bulletins de l’IHTP > Bulletin n°83 : Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXème siècle > S’écrire un destin : l’Association des ‘ulama dans la révolution algérienne


[ Les Algériens acteurs de leur histoire ]

S’écrire un destin : l’Association des ‘ulama dans la révolution algérienne

par James Mc Dougall

 

 

<span
style='font-family:Times'>L’on sait bien, depuis que l’on dispose
d’une littérature historique critique abondante sur la guerre
d’Algérie, combien était réduit le rôle que
jouèrent, dans le développement du mouvement révolutionnaire
algérien, les ‘ulama, savants docteurs de la loi islamique. Les
historiens sont tous d’accord ou presque, avec des exceptions qui s’articulent
sur des prises de position plus ou moins affirmées autour de la valeur
de la contribution des réformistes à l’histoire du nationalisme.
Pour Mahfoud Kaddache, leur ambiguïté politique est palliée
par leurs contributions dans le domaine de la culture<span
class=MsoFootnoteReference>[1]
 ; c’est la voie du milieu,
avec d’un côté un Abdelkader Djeghloul (« les
oulama sont parfois bizarrement considérés comme des nationalistes »<span
class=MsoFootnoteReference>[2]
) et de l’autre un Belqasim Saadallah
(« sans l’Association des ‘ulama, l’Algérie
en 1954 n’aurait été qu’une plume emportée
par le vent » title="">[3]). Rassemblés pour
une bonne part dès les années 1920 dans la mouvance réformiste
du shaykh Ben Badis, mouvance de grande envergure dans la refonte de la culture
algérienne - littérature, pédagogie, pratique
et pensée de l’Islam - et partant de la définition
orthodoxe de la nationalité algérienne elle-même, les
‘ulama se considéraient investis, de par leur maîtrise
d’un savoir légitime, d’une autorité très
particulière comme guides, garants et porte-parole de la nation. Nation
qui, pour eux, existait depuis des lustres, et qu’il fallait rétablir
par une « reconquête de soi » ; il ne s’agissait
donc pas, selon eux, de créer dans la révolution anticoloniale
un ordre nouveau à dresser par le bas, par la volonté autogénératrice
du peuple, mais de resouder le présent avec un passé qu’ils
avaient eux-mêmes re-imaginé en termes entièrement nouveaux.
Si les deux principes - rupture, « édification
sur des bases vierges », et reconquête, « recouvrement
de l’authenticité » - ont contribué
ensemble à façonner le mythos name="_ftnref4" title=""><span
style='font-family:Times'>[4]
du
FLN, on ne peut cependant pas, sauf à écrire une histoire qui
serait elle-même consciemment nationalisante et unanimiste, considérer
l’AUMA (Association des ‘ulama musulmans algériens) comme
simple « aile » intellectuelle et culturelle arabophone
et islamique d’un « mouvement national » qui se
serait constitué dans une complémentarité paisiblement
fraternelle et un développement linéaire, inéluctable.
La division du travail révolutionnaire qui se développait dans
la guerre succéda, non au « développement »
comme à maturité d’un organisme intégral, mais à une
histoire conflictuelle de luttes de fractions et de guerres d’influence
par lesquelles le champ politique algérien s’autonomisa du système
(bloqué et étouffant) de la politique coloniale française,
et s’est constitué dans sa propre logique, avec ses querelles
et divisions d’idéologie, d’orientation, de vision historique,
et de personnes.

<span
style='font-family:Times'>On reconnaît volontiers, dans la littérature
canonique traitant de ce sujet, une importance particulière aux ‘ulama
- celle d’avoir mené un travail de « renaissance »,
c’est-à-dire de création des conditions culturelles d’une
action militante dans les campagnes pouvant prendre appui sur l’islam
en tant que code mobilisateur, de renforcement des normes et de la discipline
dans la création d’un contrordre révolutionnaire. On sait
quelle fut l’importance du langage et de la pratique de l’islam
en tant que code de pureté révolutionnaire dans les maquis.
Kamel Chachoua fait remarquer que le « djeich » name="_ftnref5" title="">[5] faisait
davantage pour répandre l’islah, la réforme islamique,
dans les montagnes kabyles que ne l’avait fait la médersa réformiste
elle-même. Il se peut aussi, pourtant, que l’islam du FLN, dans
le maquis en tout cas - et il serait intéressant de pouvoir
dresser des comparaisons, si comparaison il y avait, entre les wilayas de
l’intérieur et l’ALN des frontières -
ait pris appui également sur des formes très anciennes de sociabilité
et solidarité d’expression islamique, des formes profondément
implantées dans la culture politique des maquisards et qui aurait pu
relever moins de l’école ou du nadi<span
class=MsoFootnoteReference>[6]
réformiste que de cette
« convivialité de confrérie » dont
parle Gilbert Meynier...<span
class=MsoFootnoteReference>[7]
. Ce sont, surtout, les ‘ulama
qui se sont faits les porte-parole de la lutte armée aux yeux et aux
oreilles des pays frères dans le monde arabe. Si le shaykh Ibrahimi,
qui s’était installé au Caire en mars 1952, n’a
pas supporté la primauté du FLN et s’est quelque
peu
retiré pendant la guerre, ses collègues - Tawfiq
al-Madani au Caire, à Baghdad et ailleurs, Faudel al-Ourtilani au Liban
et en Syrie, et d’autres comme Si Amor Derdur et Muhammad al-Ghassiri -
se sont « placés au devant du FLN et de la Révolution
algérienne, après avoir été les derniers à
les rejoindre » title="">[8]. A posteriori,
ce sont les pères spirituels, les guides du nationalisme tout court
pour toute une historiographie plus ou moins officialisée dans l’Algérie
indépendante, (on découvre, par exemple, Ibn Badis za‘im
ruhi li-harb al-tahrir al-watani
, « chef spirituel de la guerre
de libération nationale ») ; une version aujourd’hui
taxée de falsification et largement récusée dans un débat
toujours vif en Algérie title="">[9].

<span
style='font-family:Times'>Dans le récit unanimiste, ce destin-là,
de commissaire politico-culturel de l’État insurrectionnel puis
national, fait suite à la « préparation du terrain »
dans la « conscience nationale » qu’auraient entrepris
les ‘ulama dès les années 1930. Cette version des faits
occulte, me semble-t-il, d’importantes questions qui restent à
poser au sujet des véritables intentions et objectifs des ‘ulama,
leur propre compréhension de leur rôle social et historique.
Car ils ne savaient pas que la libération allait être
arrachée par des moyens de lutte qui leur furent entièrement
étrangers, et par un mouvement qu’ils n’avaient ni inspiré ni guidé, mais
dont ils devraient finir par accepter d’être des fonctionnaires
subordonnés.
Je
souhaite interroger le destin subi par les chefs de l’AUMA dans la confrontation
de leur propre projet, leurs idées et leur autorité, avec le
FLN en train de se constituer en guide unique du peuple en lutte, et puis,
confronter cette histoire vécue avec la façon dont certains
acteurs ont pu comprendre et reconstituer cette histoire dans une logique
historique refaçonnée par la fatalité de la guerre. Il
s’agit de voir dans la rencontre des ‘ulama avec le nationalisme
révolutionnaire un moment-clé dans la constitution du champ
politique algérien ; le moment de l’encadrement par
le FLN en armes de ses propres soi-disant pères spirituels, et de voir
comment ce moment a été reconstruit.

<span
style='font-family:Times'>Dans un premier temps, j’illustrerai quelques moments-clés
dans l’évolution de l’AUMA face à la révolution
dans ses premières années. Ceci montre l’histoire de l’encadrement,
plus ou moins forcé, du mouvement réformiste par le FLN. Il
faudrait peut-être nuancer en précisant qu’il s’agit
ici moins de l’AUMA comprise dans sa totalité que de son comité
directeur d’Alger ; beaucoup des militants de base, ainsi que les
adeptes plus jeunes (notamment ceux qui poursuivaient leurs études
à la Zitouna de Tunis), étaient en effet déjà
et depuis quelque temps, en depuis
les événements de 1945, acquis aux thèses du Parti du
peuple algérien (PPA). Le deuxième point consiste à confronter
à cette histoire-là quelques textes, interventions journalistiques
et autobiographiques, qui peuvent servir à la lecture du processus
par lequel des acteurs, chefs de file du mouvement réformiste ont eux-mêmes
assumé cette histoire qu’ils ont dû subir (c’est-à-dire
la lutte armée). Le but ici sera de cerner le processus de construction
de récits par lesquels des personnes - en l’occurrence
des savants scripturaires qui s’expriment fort bien en arabe littéraire -
se sont constituées, à leur propres yeux et pour l’édification
d’autrui, en sujets historiques ayant joué un rôle digne
dans l’histoire telle qu’elle s’est faite. Ceci, évidemment,
avec une parfaite conscience que cette histoire s’est faite en majeure
partie sans eux, à l’encontre de leurs propres vœux et en
coupant court, voire en opposition, à leurs propres projets. C’est
donc l’histoire d’hommes d’une certaine façon marginaux
qui cherchent, et qui jusqu’à un certain point réussissent,
à se mettre au centre du récit, au centre ou à l’origine
de l’action historique. C’est ainsi qu’ils cherchent - non
seulement àse légitimer, àavancer leur position dans une société
nouvelle - mais à se comprendre, à donner un sens
à leur vie, leur monde.

Un
« ralliement » par excès d’autonomie ?

<span
style='font-family:Times'>Pour tracer le développement de la position de
l’AUMA à Alger dès le déclenchement du 1er
novembre 1954 et jusqu’au moment de la disparition effective du mouvement
en tant que groupement autonome au sein de la société algérienne,
on dispose de plusieurs sources documentaires<a
href="#_ftn10" name="_ftnref10" title="">[10]
dont la plus riche, mais aussi peut-être la plus problématique,
consiste dans les rapports, correspondances et autres indices fournis par
les archives de « l’Administration des indigènes »
du département d’Alger, surtout dans la sous-série (Alger/4I)
constituée par le fonds du SLNA et des différents services policiers
qui le précédèrent et lui succédèrent<span
class=MsoFootnoteReference>[11]
. L’importance de cette documentation,
malgré ses évidentes difficultés, réside en partie
dans le long enracinement de ces services dans le milieux qu’ils espionnaient
- exerçant de façon continue de 1935 à 1962
à partir de la préfecture algéroise, ils disposaient
d’une somme considérable de renseignements et d’un réseau
qui assuraient des informations continues sur toutes sortes d’activités.
Il faut de toute évidence relever des inquiétudes : l’historien
(lui-même anticolonialiste !) ne peut puiser dans les archives
de police sans être extrêmement sensible aux conditions de leur
production. La méfiance ordinaire que l’on exerce à l’égard
de ses informateurs disparus prend ici une acuité particulière,
non parce qu’ils seraient particulièrement aptes à la
désinformation (l’automystification étant connue chez
les administrateurs coloniaux et assez facile à repérer), mais
à cause du manque d’équilibre inhérent à
de telles sources. Ce qui leur donne valeur, cependant, et qui légitime
la démarche, entreprise ici, de mettre ensemble l’histoire telle
que reconstruite à travers ces documents avec celle racontée
par des acteurs eux-mêmes, est (paradoxalement ?) précisément
le caractère policier des documents, leur manque de prétention
à être des « documents historiques », la
routine quotidienne et sans éclat de leur facture. Les rapports sont
péremptoires, habituels, peu portés à l’affabulation
d’accusations spectaculaires - destinés, tout simplement,
à maintenir un régime de répression greffière
vieux d’un demi-siècle et qui ne faisait que répondre
aux besoins quotidiens du système.

 
L’AUMA ne croyait plus, depuis 1938, au partenariat avec l’administration
pour le développement « moral et matériel »
de l’Algérie pour lequel Ben Badis n’avait cessé
de plaider au début de son mouvement. Et pourtant, leur projet jusqu’au
début des années 1950 restait circonscrit par une stratégie
prudente de négociation autour des questions qui leur semblaient primordiales
- la gestion des biens habous, la liberté de prêche
(bref, l’application de la séparation du culte et de l’État)
et l’enseignement de la langue arabe. Tout porte à croire que,
dans la mesure où les ‘ulama se considéraient, après
1945, comme faisant partie d’un mouvement nationaliste, et quelles qu’aient
pu être leurs relations avec Messali, Abbas ou autres, ils ne se voyaient
pas moins comme les chefs naturels d’un tel mouvement plutôt qu’y
figurant comme autant de conseillers culturels. Leur stratégie, fondée
sur une accumulation de ressources financières (qui leur manquaient)
et morales, par leur main-mise sur la gestion des biens habous, et donc d’une
autorité qu’ils espéraient incontestée dans le
champ religio-culturel, consistait, à terme, à obtenir un soutien de masse
en vue de l’indépendance négociée sous leur égide
avec la France et poursuivie devant les instances internationales.

<span
style='font-family:Times'>Surpris et court-circuités par la naissance intempestive
du FLN, les chefs du mouvement espéraient trouver dans l’insurrection,
qu’ils avaient sans doute imaginée de courte durée, un
facteur d’accélération du cours de leurs propres idées.
C’est que l’on devine à travers leur presse au début
de la guerre. Il y avait sans doute des dissensions, des fractures dans la
hiérarchie, et vers l’automne 1955 les services de la préfecture
craignaient un basculement : Tawfiq al-Madani, secrétaire général
de l’Association et depuis le départ en Égypte du shaykh
Ibrahimi, rédacteur en chef de son organe hebdomadaire al-Basa’ir,
fut considéré comme dépassé par ses collègues,
Larbi Tebessi et Mohamed Kheireddine, qui avaient pris contact avec le FLN
et promis un certain concours à la révolution en matière
de finances et de personnel. L’on craignait que Madani, à qui
une longue carrière d’homme politique et de journaliste avait
inculqué la valeur de la prudence et qui savait (qui aimait) mieux
manier la parole que les armes, ne soit mis devant l’obligation, « afin
de contrebalancer les manœuvres de ses adversaires au Comité directeur,
de donner des gages concrets aux partisans de l’action directe » name="_ftnref12" title="">[12]. En
novembre, en effet, en tournée au Maroc avec une délégation
des ‘ulama, Madani « a prononcé un discours extrêmement
violent à l’égard du “colonialisme français” »
[sic]. Parlant du combat mené en Algérie contre « l’oppresseur »,
le secrétaire général de [l’Association des ‘ulama]
a affirmé que « le peuple algérien tout entier luttait
les armes à la main pour obtenir la libération de l’Algérie
et que l’union dans le sacrifice était enfin devenue une réalité » name="_ftnref13" title="">[13].

<span
style='font-family:Times'>En même temps, pourtant, et à travers le
même rapport, la position difficile de l’AUMA se manifesta. Si
les délégués ont pu rassembler quelque 750 000 francs
au bénéfice des œuvres de l’Association, leur seule
contribution ouverte à la lutte en cours devait être d’un
symbolisme dont l’inefficacité même est parlante ;
à l’issue de la manifestation, « une motion tendant
à faire disparaître des pièces d’état-civil
remises aux Algériens la formule “français-musulman”
et à la remplacer par celle de “musulman algérien”
a été adopté à l’unanimité »<a
href="#_ftn14" name="_ftnref14" title="">[14].
Révolutionnaire dans les années 1930, une telle proposition
en 1955, édictée en dehors des frontières, n’avait
rien d’étonnant, et son manque d’emprise sur le processus
réel - la lutte armée engagée depuis déjà
un an - marqua la distance qui séparait les ‘ulama
de la dynamique principale de l’histoire en cours. On laisse imaginer,
aussi, quel aurait pu être l’enthousiasme de ces guides de
la nation en voyant, dressées devant eux au cours de leurs manifestations
au Maroc, des pancartes inscrites : « VIVE MESSALI HADJ »
et encore « VIVE MUSTAPHA BENBOULAID ».

 
Le moment crucial pour les ‘ulama vint au début de 1956. Les
7 et 8 janvier se tint le congrès de l’Association, observé
comme d’habitude par les agents de l’administration (ce qui, n’imposait
en rien une politesse factice envers l’ordre colonial). Il est intéressant
de remarquer les préoccupations de cette réunion, telles qu’on
peut les deviner d’après le compte rendu, très sec, qui
en fut livré à la préfecture. Quelque 230 personnes y
assistèrent, les membres du comité siégeant à
Alger rejoints par des tolba<a
href="#_ftn15" name="_ftnref15" title="">[15] adhérents
venus d’ailleurs. Le premier thème abordé, comme toujours
depuis la reconstitution de l’Association par Ibrahimi en 1945, fut
l’état des finances : malgré la vente satisfaisante
de livres scolaires en arabe et d’al-Basa’ir, la caisse
ne pouvait compter que quelque 9 200 000 francs « ce
qui n’est pas suffisant pour assurer le train de vie des Médersa
réparties dans toute l’Algérie » name="_ftnref16" title="">[16]. Selon
le rapporteur, le shaykh Tebessi aurait rassuré les membres de l’Association,
instituteurs libres toujours en mal de rémunération :

<span
style='font-family:Times'>« Malgré les dons et contributions
de la population musulmane qui nous est de plus en plus fidèle, notre
situation financière n’est pas des plus florissantes ; vous
ne recevez pas les émoluments auxquels vos qualités et votre
savoir vous donnent droit. Cette situation que nous comprenons ne pourra s’améliorer
qu’après le retour au calme.

<span
style='font-family:Times'>Notre population qui est de plus en plus tournée
vers la lutte pour l’Indépendance, accepte tous les sacrifices
sans protester. Vous comprendrez donc les raisons qui nous empêchent
pour le moment d’augmenter vos traitements, et je ne peux que vous demander
de patienter encore quelque temps. D’ailleurs, j’espère
que bientôt le gouvernement français sera obligé de nous
confier la gestion des biens habous. »<a
href="#_ftn17" name="_ftnref17" title="">[17]

L’AUMA
avait toujours connu, bien sûr, des difficultés de ce genre,
quotidiennes, dans la poursuite de sa mission avant tout pédagogique.
Et ce n’est pas surprenant de la voir discuter de tels problèmes
dans la situation nouvelle que connaissait le pays à ce moment.
Il faudrait retenir le fait que, sans ambages et sans se poser la question,
les ‘ulama envisagent très clairement leur tâche comme
étant de poursuivre cette mission en ce temps de guerre. Ils considéraient
donc qu’il leur fallait continuer à promouvoir, sans grand bouleversement,
leur projet éducatif - la tenue du congrès marquait
la poursuite du « business as usual ».

 
Ils ne pouvaient pourtant passer sous silence la situation politique du pays,
et le deuxième jour de l’assemblée, la tribune
fut donnée à Tawfiq al-Madani, depuis longtemps le commentateur
politique accrédité des ‘ulama, qui exposa la situation
et proposa le chemin à suivre. Son discours fut résumé
ainsi :

« Dès
novembre 1954, le peuple algérien, qui n’osait pas jusque-là
espérer obtenir rapidement son indépendance, a pris conscience
de sa force. Rien, désormais, ne pourra le brider et toutes les classes
de la population musulmane sont unies pour imposer au Gouvernement français
et au colonialisme la reconnaissance de l’existence nationale de l’Algérie.
Notre Association n’a plus à nuancer ses déclarations,
quant à sa position en face de ces problèmes. Nous sommes les
guides du peuple et nous avons notre place à la tête de la délégation
qui ne manquera pas d’être bientôt appelée à
discuter avec le gouvernement français.
Je pense qu’il est
urgent de rédiger une proclamation fixant notre position en faveur
de la constitution d’un gouvernement démocratique algérien,
autour duquel seraient rassemblées toutes les minorités et majorités
ethniques. Nous ne pouvons rester à l’écart des discussions
qui s’imposent pour mettre fin aux tueries que nos convictions religieuses
réprouvent, car des deux côtés des innocents en sont les
victimes.
 » name="_ftnref18" title="">[18]

S’agit-il
vraiment d’un basculement dans le camp de la révolution ?
Si le texte est crédible, le discours de Madani, et le « manifeste »
qui en résulta - ce sera à lui que l’assemblée
donnera, à la suite de son intervention, la charge de rédiger
le document qu’il propose - consiste principalement à
recycler le projet tenté
auparavant par les Amis du Manifeste et de la liberté (AML) et
le Front algérien pour la défense et le respect des libertés
(FDRL), c’est-à-dire le grand
rassemblement national qui pourrait négocier une transition à
la démocratie pluriconfessionnelle en Algérie. Pour ce qui est
de la lutte armée et de ses terribles conséquences, l’AUMA
est sans illusions. Leur contribution à la violence est toujours restée
verbale. Et si des négociations (et non pas la répression, qui
aura bientôt fini de mettre la grande majorité des Algériens
du côté du FLN) s’imposent pour mettre fin aux tueries,
c’est toujours aux ‘ulama que doit revenir la place à la
tête de la nation algérienne. C’est ce statut de murshid
al-umma
, guide de la nation, qui revient dans la proclamation de l’AUMA
quelques jours plus tard.

 
Le manifeste des ‘ulama, qui devait être communiqué « aux
autorités politiques française et musulmane » et
à l’ONU avant d’être publié, a paru en arabe
et puis en français dans al-Basa’ir
name="_ftnref19" title=""><span
style='font-family:Times'>[19]
.
Le texte constate la responsabilité primaire du colonialisme pour les
« malheurs dévorant ce pays depuis 1830 », mais
ce n’est pas un appel à la révolte derrière le
FLN. Les ‘ulama appellent à l’union de tous les Algériens
et pour le règlement « définitif et pacifique »
de la crise au moyen de « négociations loyales avec les
représentants authentiques du peuple algérien légitimement
investis dans l’effort de lutte ». La phrase est sans doute
ambiguë - il se peut très bien que Madani évoque ici le FLN. Mais même dans ce cas, il
est difficile de concevoir cela comme un acte de ralliement pur et simple
des ‘ulama aux ordres du Front. Lu conjointement avec son discours au
congrès, et dans le contexte du reste de ce même document, l’appel
reste sourd aux instructions données par le FLN aux autres groupements
soi-disant représentatifs des Algériens, dès l’auto-proclamation du
mouvement unique de la libération, le premier novembre 1954. L’AUMA
ne se dissout pas. Elle exhorte plutôt les Algériens à
« rester dans le chemin du droit, à conserver sa patience,
à persévérer dans les œuvres du bien ».
Et l’on ne trouvera, dans ce texte, aucune glorification de la lutte
armée, qualifiée ici de « gestes du désespoir »,
comme « le paroxysme le plus terrible » du « désespoir
du peuple algérien »<span
class=MsoFootnoteReference>[20]
.

<span
style='font-family:Times'>Si pour l’Union démocratique du Manifeste
algérien (UDMA) de Ferhat Abbas, l’avènement de la guerre
signalait le dépassement de la politique, le moment où il fallait
s’effacer pour laisser place aux armes, le « ralliement »
des ‘ulama n’a pas le même sens. L’Association ne
s’est pas résolue à disparaître, à laisser
ses fidèles se fondre en individus dans le mouvement de masse comme
l’a convié le FLN. Il s’agissait de maintenir le statut
des ‘ulama comme porte-parole, guides légitimes du peuple. Le
« manifeste » de 1956 est moins le testament de l’AUMA
en tant que force autonome que ce n’est une tentative de remettre en
évidence sa mission plus exaltée que celle des politiciens,
au-dessus de la lutte immédiate, mission dont les tenants seuls seraient
habilités à prendre la tête des « représentants
authentiques du peuple ». Ils ne s’investissent symboliquement
(ainsi que de façon matérielle) dans la lutte révolutionnaire
que pour mieux asseoir cette autonomie.

La
fin de l’AUMA à Alger

 
Ils n’avaient cependant que vingt mois à vivre. Les choses
allaient se précipiter, et les ‘ulama, tout comme les autres
composantes de la société algérienne, ne pouvaient échapper
aux logiques de la guerre. En simplifiant un peu, on peut suivre l’évolution
de l’AUMA à Alger de façon rapide et lucide à travers
quelques événements marquants. À la fin de novembre,
1956, le comité resté à Alger constata (non sans quelque
automystification) que la situation leur échappait :

« Nous
avons, a-t-il été déclaré par le Comité
directeur, l’impression que notre association qui avait réussi
à prendre une place prépondérante parmi les mouvements
de libération, se trouve actuellement absolument dépassée
par les événements. De partout, il nous est signalé des
défections, parmi ceux-là mêmes sur qui nous comptions
le plus. Nos chioukhs qui auraient dû, en raison de la situation particulière
dans laquelle nous vivons depuis quelque temps, prendre en main la quasi-totalité
de la jeunesse, travaillent avec une désinvolture déconcertante,
et nos écoles qui devraient être combles, sont désertées
de plus en plus. Il est urgent, pour notre Association, de faire cesser au
plus tôt, pareil état de chose. »<span
class=MsoFootnoteReference>[21]

Au début
de l’année suivante, le FLN aurait tenté une première
absorption des effectifs de l’Association :


« Les chioukhs<span
class=MsoFootnoteReference>[22]
[de l’AUMA] n’occupant pas actuellement,
d’une manière permanente, des fonctions dans les médersas
de l’Association, ont été invités à rejoindre
d’urgence la Tunisie. Ces instructions émanant du bureau FLN
de Tunis, ont été transmises au bureau directeur des Oulama,
le 10 mars courant. Il convient de signaler, par ailleurs, que la totalité
des étudiants Algériens
inscrits à la [Zaytuna de Tunis] ont été, depuis quelques
jours, mis dans l’obligation d’assister à des conférences
et à des exercices de préparation militaire donnés dans
des casernes tunisiennes, par des instructeurs du [FLN]. »<span
class=MsoFootnoteReference>[23]

Une semaine après
ce renseignement, le 22 mars, vint un autre, qui semble indiquer la résistance
des chefs de l’Association à l’emprise du FLN : les
effectifs de l’Association, loin d’être envoyés rejoindre
le djeich en Tunisie, se voient confié un redoublement de leurs activités
islahistes<a
href="#_ftn24" name="_ftnref24" title="">[24] :

<span
style='font-family:Times'>« Le Bureau directeur de l’[AUMA] vient,
à l’approche du Ramadan, de diffuser à tous ses adhérents,
les instructions suivantes :

<span
style='font-family:Times'>1/ les chioukhs actuellement en Algérie, devront
immédiatement se placer à la disposition du directeur de la
médersa Oulama la plus proche de leur résidence.

<span
style='font-family:Times'>2/ Dans tous les centres, des causeries politico-religieuses
devront être faites par les directeurs de médersa.

 
Pour les villages où ces écoles font défaut, des professeurs
seront désignés.

3/
Dans toutes les mosquées libres, des prédicateurs particulièrement
habiles, de préférence étrangers à la localité,
devront s’attacher, par des conférences appropriées, à
combattre la lassitude et à développer parmi elles, l’esprit
de lutte et de sacrifice qui doit les animer pour obtenir l’indépendance
de l’Algérie. »<span
class=MsoFootnoteReference>[25]

<span
style='font-family:Times'>Ce fut peu après, précisément le
8 avril 1957, que le vice-président et de facto chef de l’Association,
Larbi Tebessi, devait disparaître. Il avait été le premier
des ‘ulama à négocier un accord avec le FLN ; sa
disparition reste l’une des épisodes mal éclairés
d’une guerre qui en connutbeaucoup. On a pu impliquer les services françaises
et les services de, ou d’une fraction de, l’ALN. On a dit que
Tebessi était devenu gênant suite à des tentatives (déjà ?)
échouées de tractations avec le gouvernement français
(ici, comme ailleurs, on a voulu en faire porterla responsabilité à Abbane Ramdane,
grand personnage de la révolution autour duquel on n’avait pas,
encore en 2002, fini de se disputer). On a supposé que les services
spéciaux français à Alger l’avaient enlevé
(version reçue majoritairement dans la littérature), mais il
subsistait (en Algérie) des bruits qui couraient, convaincus de son
assassinat par des éléments du djeich. Se peut-il simplement
que Tebessi ait trop insisté, tout en offrant son concours
loyal à la lutte, sur l’autonomie de son mouvement, dont il avait
argumenté depuis les années quarante la prééminence
sur les autres partis algériens ? Quoi qu’il en soit sa
disparition enleva aux ‘ulama à Alger et à Constantine
un chef habile, respecté et capable de donner une impulsion certaine
au mouvement.

<span
style='font-family:Times'>Un mois plus tard, l’Association étant
toujours en vie, effectuait des quêtes pour son propre compte, mais
ce n’était pas pour longtemps. En pleine bataille d’Alger,
la révolution commença à rappeler à l’ordre
les éléments récalcitrants :

« Les responsables
du [FLN] viennent de demander au comité directeur de l’[AUMA],
le versement, dans les délais les plus brefs, des sommes collectées
au cours du mois d’avril par les membres de cette association, pour
“l’entretien des médersas réformistes de l’Algérois”.
“Il ne nous est plus possible en l’état actuel de la situation,
ont souligné les délégués du FLN, de permettre
à vos adhérents, d’effectuer dans la ville d’Alger,
des collectes au bénéfice exclusif de votre Association”. »<span
class=MsoFootnoteReference>[26]

En septembre,
l’ordre donné six mois plus tôt fut réitéré,
cette fois, semble-t-il, avec plus de succès :

<span
lang=EN-GB style='font-family:Times'>« Les chioukhs attachés
aux différentes médersas réformistes d’Algérie
ont reçu récemment de leurs dirigeants en Tunisie, les instructions
suivantes : Tous les chioukhs, en âge de participer d’une
manière active à la libération de notre patrie, devront
dans les délais les plus brefs, rejoindre soit la Tunisie, soit le
Maroc (des laissez-passer leur seront délivrés à cet
effet, par les responsables locaux de l’ALN ou du FLN). <span
style='font-family:Times'>Les éléments habitant les villes ou les
centres importants, se trouvant pour des raisons majeures, dans l’impossibilité
de quitter le sol algérien, cesseront jusqu’à nouvel ordre
toute activité officielle. Durant cette période, des secours
leur seront versés mensuellement. 
 »t<a
href="#_ftn27" name="_ftnref27" title=""><span
style='font-family:Times'>[27]

Le fait, pour
les caisses de la révolution, de prendre en charge le traitement des
effectifs des ‘ulama, ou du moins d’annoncer l’intention
de le faire, marque, peut-être, un tournant. Sans pouvoir vérifier
la portée réelle de ces instructions rapportées, on peut
néanmoins conclure que, vers la fin de 1957, l’AUMA avait cessé
de jouir de réelle autonomie au sein de la société algérienne.
Harcelée d’un côté par l’administration, ses
médersas fermées et ses militants incarcérés dans les
camps sahariens ; privée, de l’autre côté,
de toute possibilité d’agir en dehors de l’emprise grandissante
du FLN ; ses chefs à l’étranger, disparus ou hors
de jeu, l’AUMA ne pouvait plus poursuivre sa propre mission comme elle
l’entendait. À la fin de 1958, l’Association n’avait
plus qu’une faible activité sur l’ensemble du territoire
algérien<span
class=MsoFootnoteReference>[28]
. Le cours de l’histoire l’avait
définitivement laissée en marge.

S’écrire un destin :
« vocation » historique et sens de la lutte

<span
style='font-family:Times'>Il y avait, bien sûr, parmi les personnalités
marquantes du réformisme algérien ainsi qu’à sa
base, des individus qui avaient décidé de se prononcer pour
le FLN avant la mise à mort de l’AUMA autonome en Algérie.
Parmi les plus en vue citons Tawfiq al-Madani, qui était au Caire en
avril 1956, et Faudel al-Ourtilani. Personnage controversé au Mashreq,
ce dernier avait été expulsé du Yemen (où il travaillait
pour le compte des Frères musulmans ?) après son implication
- qu’il niait - dans le meurtre en 1948 de l’imam
Yahya et s’était réfugié en Suisse, avant de repasser
par le Caire, où il avait séjourné pendant les années
quarante, puis à Beyrouth. Ces hommes, et d’autres qui les ont
rejoints, ont, par la suite, joué des rôles importants dans la
promotion de la cause de l’indépendance algérienne dans
le monde arabe et partant dans le mouvement non-aligné ; Madani,
qui devint à deux reprises ministre<span
class=MsoFootnoteReference>[29]
, disait longtemps après la révolution
que, parmi ses autres activités, « <span
style='font-family:Symbol'>[s<span
style='font-family:Symbol'>]

a valise
[<span
style='font-family:Times'>était]<span
style='font-family:Times'>toujours prête » au cas où
il devrait se remettre au service de la diplomatie algérienne<a
href="#_ftn30" name="_ftnref30" title="">[30].
S’ils avaient accepté de soutenir le FLN, ce n’était
pourtant pas en renonçant à leur vision d’un projet social
plus « exaltant », d’un destin historique autre
que celui de commissaires culturels d’un projet révolutionnaire.
Ils intégrèrent, en effet, le passage aux armes et au mouvement
populaire, qu’ils auraient sans doute bien aimé éviter,
dans une histoire qui non seulement fait des ‘ulama des hommes
de la révolte, mais qui refaçonne aussila révolte pour en faire ressortir une signification essentiellement
déterminée par leur projet.

<span
style='font-family:Times'>Une série de trois articles de Faudel al-Ourtilani,
sous le titre « Jam‘iyat al-‘ulamâ al-jazâ’iriyyîn
ba‘ithat al-umma al-jazâ’iriyya wa’l-maghrib al-‘arabî
wa hâdimat al-isti‘mâr »
(« l’Association
des ‘ulama algériens, réanimatrice de la nation algérienne
et du Maghreb arabe et destructrice de l’impérialisme »),
publiés déjà en février et mars 1956, dans
la presse syrienne et libanaise et rassemblés dans son livre al-Jazâ’ir
al-thâ’ira
, donne un exemple précoce. Trois thèmes
peuvent être relevés : la lecture de l’entreprise
coloniale comme une agression avant tout spirituelle  ; la présentation
des ‘ulama (dans l’esprit du temps au Mashreq, il parle des ulamâ
al-ahrâr
, d’« ‘ulama libres »,
comme d’officiers libres) en tant que minorité éclairée,
agissante et souffrante, qui œuvre pratiquement seule (il n’est
nulle part mention de nationalisme populaire, de l’Étoile nord-africaine
(ENA) et ses avatars ou des élus, encore moins de communistes) et qui,
enfin, triomphe ; et la lecture du réformisme, enfin, comme base
fondamentale de la lutte et de la révolution, révolution qui
n’aurait comme but que la réintégration par les Algériens
de leur véritable « personnalité arabo-islamique ».
Grâce aux sacrifices des ‘ulama, déclare-t-il, « la
nation algérienne tout entière devint réformiste ;
en effet elle devint suite [à l’action islahiste] révolutionnaire,
en révolte contre le mal et le mensonge » name="_ftnref31" title="">[31] .

<span
style='font-family:Times'>Nous pourrions voir dans la déclaration faite
au nom des « ‘ulama de l’islam et de la langue arabe »
en août 1962 la continuation de cette vision des choses dans l’immédiat
après-guerre. L’AUMA n’existant plus, ses héritiers,
dès l’été de l’indépendance, entraient
en lice, en l’occurrence,
contre la proposition de la Fédération de France
du FLN pour
une constitution laïque, pour définir selon leur propre code les
principes de la révolution, pour définir, après coup,
pourquoi on l’avait faite. Ce n’est pas, déclarent-ils,
pour sortir de l’oppression, de l’humiliation, de l’appauvrissement,
de la misère ; ni pour accéder à la démocratie,
au socialisme, à l’État indépendant sur une base
ouvrière ; mais pour le recouvrement de la personnalité
nationale « dans sa religion, dans sa langue, dans ses mœurs,
dans sa tradition, enfin dans son histoire »<span
class=MsoFootnoteReference>[32]
. Ayant perdu leur autonomie, leur propre
projet en dehors du recours aux armes, la mission des ‘ulama - d’instaurer
au sein de la société algérienne une autorité
socioculturelle nouvelle - avait survécu à la révolution title="">[33]. Dans ce texte nous
retrouvons l’enjeu de reconstitution de l’histoire dans le domaine
politique. Et c’est dans la mesure où ils ont réussi à
s’imposer en porte-parole de la signification de l’histoire révolutionnaire
(histoire qu’ils avaient dans un premier temps subie, qu’ils avaient
cherché à éviter), que les islahistes ont
réussi également à assumer cette histoire, à porter
à sa conclusion leur encadrement par le FLN en s’encadrant eux-mêmes
dans l’histoire que le FLN, par un volontarisme d’avant-garde
totalement étranger aux ‘ulama, avait faite. Pour, ce faisant,
encadrer l’histoire à leur guise, lui donner le sens et la signification
qu’elle leur semblait receler.

<span
style='font-family:Times'>L’introduction du premier tome des mémoires
de Madani, publié pour la première fois en 1976, fournit un
modèle exemplaire de ce passage de l’histoire vécue à
l’histoire revue. Les premières phrases de ce monument textuel
(trois tomes, quelque 1200 pages) sont retentissantes : khuliqtu thâ’iran.
haythumâ takûnu al-thawra akûnu. wa takûnu thawrata
haythumâ akûnu
 : « Je fus créé
en révolte ou un révolutionnaire. [La traduction française
adoucit la phrase : “Je suis un révolté par nature” »]
Partout, là où la révolution se trouvait, j’y étais.
Et partout, là où je me suis trouvé, il y avait la révolution<span
class=MsoFootnoteReference>[34]
 ». En révolte contre
quoi, contre qui ? Il écrit : « [...] contre
tout ce qui se trouvait autour de moi, contre une société déguenillée,
affaiblie, émiettée, contre des mœurs dont l’apparence
externe n’était qu’hypocrisie et dont la réalité
intérieure n’était que corruption néfaste name="_ftnref35" title="">[35] ».
Bref, contre sa propre société dans l’état où
il la voyait ; et ce, parce que cette société, « dégénérée »,
avait délaissé l’islam, et c’était à cause de cela qu’elle avait
pu être colonisée : « Si nous avions été de vrais musulmans, si nous
nous étions réunis dans la véritable lutte dans la voie
de Dieu », etc., les malheurs du pays n’auraient pu se produire.
Par conséquent, c’est par la revivification de l’islam
que l’on doit passer pour arriver à la libération, non
seulement de l’Algérie, mais de « notre grande patrie
islamique »<span
class=MsoFootnoteReference>[36]
. Dans cet effort de renaissance et
de révolution, il déclare : « Et je suppose
que nul autre homme n’a réalisé, dans la vie des gens
instruits ou humbles, ce que votre père que voici a réalisé
en matière de lutte dévorante, de travail ininterrompu et de
sacrifices continuels, une pensée lumineuse et véritable et
la mise en place de fondations solides. » C’est bien cela
qui explique l’écriture du livre, qu’il entreprend afin
de témoigner d’un vécu extraordinaire et pour que son
nom puisse être entendu « parmi ceux qui ont lutté
dans leurs différents domaines »<a
href="#_ftn37" name="_ftnref37" title="">[37].

<span
style='font-family:Times'>Je n’entends en rien nier la richesse de la vie
de cet homme, en effet fascinant, extraordinaire et à plusieurs égards
sympathique. C’est sa façon de se donner à voir - à
lui-même autant qu’à la postérité,
à sa société ou à ses enfants - qui
est intéressante. Ce que nous retiendrons de ce passage (et d’ailleurs
de tout ce qui suit dans les trois livres) est la production d’un destin,
d’un ordre, d’une mise-en-intrigue pour emprunter une phrase à
Ricœur, que, vieil homme (on est en 1973, il a soixante-quatorze ans)
il impose à sa vie depuis sa plus jeune enfance, et qui reconstitue
cette vie - celle d’un lettré bourgeois politiquement
et socialement conservateur, artisan de l’instruction du peuple d’en
haut, qui chante la lutte en épopée mais qui a la violence en
horreur - dans le registre de la thawra perpétuelle,
sous l’aspect d’un révolutionnaire qu’il n’a
jamais été. Mettre sa propre autobiographie dans le moule de
la révolution se révèle un moyen de se remettre dans
la révolution comme acteur primaire et autorité légitime,
de constituer l’histoire du nationalisme comme l’histoire de sa
vie.

Chercheur à
St Antony’s College, Oxford, James McDougall a soutenu sa thèse sur
la relation entre connaissance historique, champ culturel et nationalisme
en Algérie (à paraître chez Cambridge University Press
sous le titre

History and the Culture of Nationalism in Algeria
<span lang=EN-GB
style='font-family:Times'>. Il sera à partir de septembre 2004 professeur
d’histoire à l’Université de Princeton, New Jersey.

mel : james.mcdougall@sant.ox.ac.uk



name="_ftn1" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[1]
.
Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien. Question nationale
et politique algérienne, 1919 - 1951
, 2 tomes, Alger, ENAL,
2e ed., 1993, p. 223.

name="_ftn2" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[2]
.
Abdelkader Djeghloul, « La Formation des Intellectuels algériens
modernes, 1880-1930 », Revue algérienne des Sciences
juridique, économique et politique,
22, 4 (décembre 1985),
p. 639-664 ; citation p. 657.

name="_ftn3" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[3]
.
Belqasim Sa‘adallah, « Jam‘îyat al-‘ulamâ
wa ’l-siyâsa », [« l’Association des
‘ulama et la politique »] in idem, Abhâth
wa ârâ fî ta’rîkh al-Jazâ’ir
,
[Recherches et opinions sur l’histoire de l’Algérie], 4
tomes, Beyrouth, Dâr al-Gharb al-Islâmî, 1990, tome 4, p.
414-418.

name="_ftn4" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[4]
.
Il s’agit de
« mythos » dans le sens technique du grec, qui va au-delà
de la notion de « légende » pour désigner
la structuration d’événements qui se conforme à
un sens particulier que l’on veut donner à un récit - donc
par « mythos du FLN » j’entends le « sens
du récit de l’histoire » qu’a donné le
FLN.

name="_ftn6" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[6]
.
« Cercle »,
« club », ou tout autre association qui se réunit
autour d’activités culturelles - lecture, écoute
de conférences etc.

name="_ftn8" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[8]
.
Kamel Chachoua, L’Islam kabyle. Religion, État et société
en Algérie,
Paris, Maisonneuve et Larose, 2002, p. 256.

name="_ftn9" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[9]
.
Je renvoie
aussi au livre de Mohamed Harbi, L’Algérie et son destin,
Paris, Arcantère, 1992.

name="_ftn10" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[10]
.
Je passe outre, ici, la possibilité de témoignages oraux, non
pas par choix mais par nécessité. Il reste toutefois à
souhaiter que de telles enquêtes puissent se faire, encore que l’on
sera conscient de la possibilité d’y trouver des discours ex
post facto
d’adhésion qui gommeraient les complexités
du moment, discours qui seraient donc eux-mêmes d’un grand intérêt
historiographique...

name="_ftn11" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[11]
.
Les CIE (Centres d’information et d’études) furent créés
en réponse aux émeutes constantinoises d’août 1934.
Les avatars successifs de l’officine furent, à partir de 1945,
les CIDM (Centres d’information et de documentation musulmane), puis
de 1947 à 1957 les SLNA (Services de liaison nord-africaines). Dissoutes
le 31 mai 1957, les mêmes unités furent rétablies et rattachées
aux différents cabinets de préfets en 1958. Ce sera finalement
en tant que BASL (Bureau des affaires de statut local), à partir de
février 1959, que cette police politique coloniale finira sa vie.

name="_ftn12" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[12]
.
Note de renseignement, PRG Alger, le 16 septembre 1955 n° 7561. Ce
document, ainsi que les suivants, se trouve dans le dossier 2 du carton 14,
série 4I, fonds du Dépt.d’Alger [SLNA, Alger : « Association
des ulama musulmans algériens, 1940-1958 »] aux Archives
d’outre-mer, Aix-en-Provence. Ce dossier est communiqué sous
dérogation jusqu’en 2018.

name="_ftn13" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[13]
.
Note de renseignement, PRG Alger, 1er décembre 1955 n° 10331.
Discours tenu à Rabat, le 19 novembre).

name="_ftn15" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[15]
<span
style='font-size:11.0pt;font-family:Times'>. Tolbaplurielde talib, « étudiant »en sciences religieuses ;
en Algérie, souvent un lettré itinérant voir les travaux de
Fanny Colonna sur l’Aurès). À partir des années
trente, le terme est utilisé aussi pour désigner les professeurs
des écoles libres des ‘ulama.

name="_ftn16" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[16]
.
Note de renseignement, Commissaire divisionnaire de la PRG, Alger, le 9 janvier
1956 n° 241 (sources : XXXXXXX ; date des faits :
7 et 8 janvier 1956 ; valeur : très sûre), 5 p.

name="_ftn19" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[19]
.
Texte français en supplément d’al-Basâ’ir
n° 350, du 20 janvier 1956, (texte en arabe dans le n° 349),
intitulé « Résolution de l’assemblée
générale de l’Association des Oulamas musulmans d’Algérie »
(CAOM : Alger 4I/14/2), et reproduit dans Mohamed Harbi, Les Archives
de la Révolution algérienne
, Paris, Jeune Afrique, 1981,
p. 109-110, d’après la thèse d’Ahmed Nadir, Le
Mouvement réformiste algérien : son rôle dans la
formation de l’idéologie nationale
, Université Paris-III,
1968.

name="_ftn22" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[22]
<span
style='font-size:11.0pt;font-family:Times'>. Shuyukh, pluriel de
shaykh  : ici, lettré instruit, docteur de la loi. Équivaut
ici à‘alim ou talib (note 14.

name="_ftn24" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[24]
.
C’est-à-dire les activités dont la priorité absolue
se trouve dans la réforme de la religion et non pas dans l’action
politico-révolutionnaire, celle-ci devant s’appuyer sur celle-là,
primordiale.

name="_ftn26" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[26]
.
Note de renseignement, Commissaire divisionnaire de la PRG, Alger, le 6 mai
1957, n° 5296.

name="_ftn27" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[27]
.
Note de renseignement, Commissaire divisionnaire de la PRG, Alger, le 20 septembre
1957, n° 10332. C’est moi qui ai mis en relief les phrases
en italique.

name="_ftn28" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[28]
.
Note de renseignement, Commissaire divisionnaire de la PRG, Alger, le 3 décembre
1958, n° 18.326/RG/SPEC.

name="_ftn29" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[29]
.
Ministre des habous dans le premier GPRA de septembre 1958 ; Ministre
des habous et de la culture dans le premier gouvernement de Ben Bella après
l’indépendance.

name="_ftn31" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[31]
.
Faudel al-Ourtilani, al-Jazâ’ir al-thâ’ira [L’Algérie
rebelle], Beyrouth, Matba‘at al-‘abâd, 1956, p. 138.

name="_ftn32" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[32]
.
« Appel des ‘ulemas de l’islam et de la langue arabe
au peuple algérien », Dépêche d’Algérie,
21 août 1962 (reproduit dans Annuaire de l’Afrique du Nord
I, 1962, p. 712-13).

name="_ftn33" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[33]
.
datetime="2004-02-09T15:59">Je ne veux pas suggérer que l’islamisme
contemporain trouverait ici ses racines ; je ne pense pas que la filiation
soit directe, sauf à<ins
cite="mailto:Th%8Enault" datetime="2004-02-09T16:00"> considérer
l’influence des éléments dissidents à l’appareil
de l’État (Abdellatif Soltani et Ahmad Sahnoun). Il s’agit
dans ce texte des débuts de luttes d’influence au sein de l’appareil
d’État qui allaient continuer pendant les années 1970,
et de la part de personnes qui acceptaient l’État
du FLN comme ils avaient accepté sa révolution. Ce n’est
pas un appel à l’État islamique, plutôt à
l’État dit « authentique »...

name="_ftn34" title=""><span lang=EN-GB
style='font-size:11.0pt;font-family:Times;vertical-align:baseline;vertical-align:baseline'>[34]
.
Ahmed Tawfiq al-Madani, Hayât Kifâh.
<span
style='font-size:11.0pt;font-family:Times'>Mudhakkirât [Une Vie de
Lutte. Mémoires], Alger, ENAL, 3 tomes ; 1re
ed. 1976, 2e éd. 1988, préface, tome 1, p. 5.

 

 

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