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 Accueil > Ressources en ligne > Bulletins de l’IHTP > Bulletin n°83 : Répression, contrôle et encadrement dans le monde colonial au XXème siècle > La milice, le commissaire et le témoin : le récit de la répression de mai 1945 à Guelma


[ Les Algériens acteurs de leur histoire ]

La milice, le commissaire et le témoin : le récit de la répression de mai 1945 à Guelma

par Jean-Pierre Peyroulou

 

[1]



 

L’insurrection
nationaliste qui toucha le Constantinois, en Algérie, le 8 mai 1945,
à l’occasion des cérémonies célébrant
la capitulation de l’Allemagne, est aujourd’hui partiellement
connue. La plus grande partie du Constantinois resta calme, en particulier
la ville de Constantine. Deux régions furent touchées :
la région de Sétif et celle de Guelma. La ville de Bône
connut des violences, mais elles restèrent relativement circonscrites.
Le nombre de victimes s’éleva, côté européen,
à cent deux morts. Côté algérien, nous ne disposons
pas de chiffres fiables. La fourchette la plus probable serait entre quinze
et vingt mille morts<span
class=MsoFootnoteReference>[2]
.

Notre connaissance
de cette période de mai 1945 est inégale title="">[3]. Les événements
concernant les émeutes et la répression sont relativement bien
connus pour la région de Sétif. En revanche, on connaît
beaucoup moins bien les événements dans celle de Guelma. Dans
la première, la répression reposa très largement sur
l’armée dont l’utilisation était légale en
vertu de l’état de siège. Dans la seconde, elle fut assurée,
dans les campagnes, par l’armée, par la gendarmerie, et par les
pouvoirs civils sous la direction du sous-préfet Achiary, c’est-à-dire
par la police et la milice, dans la ville de Guelma et dans les petites communes
des campagnes environnantes. La milice formée sur l’ordre du
sous-préfet rassembla des civils, armés, pour assurer la défense
des Européens. Les excès de la répression menée
par les pouvoirs civils à Guelma restèrent dans les mémoires
sans qu’on puisse exactement en mesurer l’ampleur. Cette différence
dans la connaissance entre les deux zones insurrectionnelles du département
de Constantine s’explique essentiellement par deux raisons. Côté
algérien, par l’origine sétifoise de Ferhat Abbas, grande
figure du nationalisme algérien, qui a braqué la mémoire
des événements sur Sétif. Côté français,
par la disponibilité des sources. En effet, notre connaissance de cette
période repose largement sur les archives militaires déposées
au Service historique de l’armée de Terre (SHAT) qui accepta
plus rapidement que les archives civiles les demandes de dérogation
des chercheurs et mit à disposition du public des documents de première
importance. Enfin, on eut connaissance des faits grâce au rapport du
général Henry Martin name="_ftnref4" title="">[4], commandant
du 19e corps d’armée, chargé de la coordination
des forces en Afrique du Nord et donc de la répression. Nous disposons
aussi du rapport du général de gendarmerie Paul Tubert<span
class=MsoFootnoteReference>[5]
, nommé par le Gouverneur général
Chataigneau, à la tête de la Commission d’enquête
sur les événements du Constantinois. Il fit un rapport sur la
région de Sétif, mais ne put mener son enquête à
Guelma et dut arrêter son travail pour des raisons que nous ne connaissons
pas avec exactitude. Le 26 mai, la Commission interrompit son travail sur
ordre du gouvernement, si bien que les événements de Guelma
nous restèrent inconnus jusqu’à aujourd’hui. Précisons
que Paul Tubert prit part avec Achiary au débarquement des Alliés
à Alger le 8 novembre 1942. Faut-il voir dans cette interruption la
volonté de préserver Achiary, l’une des figures de la
Résistance, et la volonté du pouvoir civil au plus haut niveau
de faire porter le chapeau de la répression à la Grande Muette
comme le suggère Jean-Charles Jauffret<span
class=MsoFootnoteReference>[6]
, ou bien, faut-il y voir l’expression
de la solidarité entre les rares hommes issus de la Résistance
en Algérie, en l’occurrence les hommes du « groupe
des cinq » qui préparèrent le débarquement
de 1942 ?

L’ouverture
sous dérogation des archives civiles déposées au CAOM
sur les événements du 8 mai 1945 nous apporte une connaissance
beaucoup plus précise des événements de Guelma. Les historiens
de la guerre d’Algérie, qui, comme le pense Jean-Charles Jauffret,
commence réellement en 1945, dépendent depuis une quinzaine
d’années essentiellement des archives militaires pour en écrire
l’histoire, faute de pouvoir accéder avant la fin des années
1990 aux archives civiles. Cette dépendance par rapport à une
source unique - l’armée - a conduit, nous
semble-t-il, à sous-estimer le rôle des pouvoirs civils dans
la répression et dans la guerre. Cette situation est d’ailleurs
assez conforme à la stratégie déployée par les
pouvoirs civils pendant la guerre d’Algérie, qui consista à
se défausser et à se décharger de ses responsabilités
sur l’armée. La publication des rapports Martin et Tubert ne
tranche-t-elle pas avec l’obscurité dans laquelle est tenu le
rapport du commissaire Bergé, réalisé pour le compte
des autorités civiles d’Algérie et que communiqua Chataigneau
au gouvernement ?

Autour d’un document de première importance,
et en même temps difficile à manier, nous voudrions ici, non
pas évoquer le déroulement très complexe de la répression
pendant le mois de mai 1945, sur lequel nous travaillons encore, mais poser,
à travers l’examen d’une source, la question du rôle
de la gendarmerie et des pouvoirs civils dans la répression :
sous-préfecture, police, milice et administration pénitentiaire,
sans évacuer les problèmes, d’ailleurs pas complètement
résolus, que nous pose ce document.

Nous
le ferons en trois temps, premièrement, en situant cette source dans
son contexte, deuxièmement en soulevant les questions que suggère
ce récit de la répression, troisièmement, en nous interrogeant
sur le rôle et les rapports des pouvoirs civils de Guelma. Précisons
que ce travail est en cours et que nos remarques ne sont pas définitives.

La
répression à Guelma en mai 1945

Guelma,
chef lieu de l’arrondissement, situé entre Constantine et Bône,
était une ville de seize mille cinq cents habitants, dont quatre mille
cinq cents Européens, en 1945. Elle était assez caractéristique
par son peuplement de ces villes moyennes du Constantinois où s’installèrent
les déracinés des campagnes et qui constituèrent les
bastions d’un nationalisme plébéien et radical qui se
développa à cette époque comme le montrèrent Omar
Carlier name="_ftnref7" title="">[7] et Benjamin
Stora<span
class=MsoFootnoteReference>[8]
. Ce fut par ces ruraux poussés
dans les villes que les campagnes se politisèrent en retour. Guelma
était au centre d’une région relativement prospère,
où la colonisation agricole fut assez dense pour le Constantinois,
même si elle n’atteignit pas le niveau de la plaine de Bône
dans le département. Les sources ne soulignent pas de problèmes
de ravitaillement plus graves, ni un marché noir plus actif, que dans
d’autres régions d’Algérie. Nous ne disposons pas
de rapports soulignant l’extrême misère de la population
de la région comme pour la Kabylie ou l’Ouarsenis. Au contraire,
la région serait même relativement privilégiée.
À Oued Zenati, commune proche de Guelma, le commandant Gobillot soulignait
en 1945 que les silos étaient pleins, que les mechtas<span
style='font-style:normal'> disposaient de vivres et que les marchés étaient
achalandés<span
class=MsoFootnoteReference>[9]
. De nombreux Algériens arrêtés
en gare de Guelma disposaient de sommes importantes d’argent, provenant
de la vente de bétail sur les marchés de Bône et de la
région. Si la pauvreté joua un rôle dans la mobilisation
des émeutiers, la misère ne semble pas être l’élément
déclencheur qui expliquerait la poussée nationaliste à
Guelma.

La
municipalité républicaine modérée était
tenue fermement en main par le sous-préfet André Achiary. Ex-commissaire
de police dans l’Algérois, homme à poigne, ancien des
services spéciaux gaullistes, sa participation à la Résistance
en novembre 1942, lors du débarquement allié à Alger
que son action favorisa, lui valut d’être nommé sous-préfet.
Achiary apparaissait donc en 1945 comme l’une des rares figures de la
Résistance en Algérie.

En
1945, la ville disposait de trois compagnies de tirailleurs algériens,
d’une douzaine de gendarmes et d’une vingtaine de policiers :
deux à la police des Renseignements généraux (PRG) dont
l’inspecteur B., huit à la Brigade mobile, dont quatre algériens,
commandés par le commissaire B., et dix à la police d’État
dirigée par le commissaire T. Guelma comptait enfin une prison civile
et une prison militaire. On ne peut donc pas affirmer comme le fit le sous-préfet
que le dispositif de sécurité de Guelma était très
insuffisant.

La
question est plutôt de savoir pourquoi, pendant les journées
de mai 1945, Achiary préféra utiliser la milice civique, c’est-à-dire
un groupe d’autodéfense dont la loi autorisait la constitution
et l’utilisation, plutôt que les trois compagnies de tirailleurs.
Achiary répondit qu’il n’était pas sûr de
ces derniers et préféra les garder consignés à
la caserne. Cet argument n’est pas recevable pour deux raisons. Premièrement,
jamais en 1945, pas plus que dans les répressions qui précédèrent,
les troupes algériennes ne firent défection ou ne manquèrent
de loyalisme. Deuxièmement, certains Algériens arrêtés
par la milice furent enfermés dans la prison de la caserne (la prison
civile était pleine) avant que la milice, la police ou les gendarmes
ne viennent les chercher pour les exécuter, ce qui ne suscita aucun
trouble chez les tirailleurs algériens, au vue des sources. Il faut
donc plutôt se demander si le refus d’utiliser l’armée
à Guelma et dans les environs proches et le choix fait par Achiary
de mobiliser la milice n’obéissait pas à la volonté
du sous-préfet de se débrouiller seul et de prouver, pas tant
à ses supérieurs hiérarchiques (il entretenait de bonnes
relations avec le préfet de Constantine, Lestrade-Carbonnel, et de
mauvaises avec le gouverneur général de l’Algérie,
Yves Chataigneau), mais au pouvoir politique, à Paris, sa capacité
à faire face, seul, aux événements, quitte à déchaîner
une répression sans proportion avec les risques encourus et le nombre
des victimes parmi les Européens de Guelma.

En
effet, on dénombre, en mai 1945, neuf Européens assassinés
par les émeutiers dans le secteur de Guelma. La répression opérée
par la milice, composée de deux cent quatre vingt membres, par la police
et par la gendarmerie sous la conduite d’Achiary, fit, selon nos comptages,
au minimum quatre cent quarante neuf morts parmi les Algériens<span
class=MsoFootnoteReference>[10]
, entre le 9 mai et le 18 mai à
Guelma et dans les centres de colonisation d’Héliopolis, de Lapaine
et de Millesimo, ainsi qu’à Villars.

Après
la manifestation du 8 mai où Achiary exigea des manifestants qu’ils
baissent les drapeaux algériens et cessent leurs chants, et où
la police tira, la répression obéit à la logique suivante.
L’inspecteur de PRG Bérard remit à la milice de Guelma,
le 9 mai, le lendemain de la manifestation nationaliste, les listes des Amis
du Manifeste (AML), du conseil d’administration de la médersa
de Guelma et des membres indigènes des syndicats de Guelma. La milice
arrêta 2 500 personnes, dont les militants qui figuraient dans
les listes. Elle en relâcha certains, conduisit les autres à
la prison civile. Ils furent interrogés et condamnés par un
comité de salut public, appelé aussi cour martiale ou conseil
de la milice, composé de miliciens, de policiers et de gendarmes, installé
à la gendarmerie. Les prisonniers furent retirés, individuellement
ou collectivement, de la prison civile, sans levée d’écrou
conformément aux ordres donnés par Achiary, le 11 mai 1945 :
« Le gardien chef de la prison civile de Guelma remettra le nommé
S.A. dit H. à M. le commissaire en chef de la police mobile de Guelma.
J’ajoute - précisait-il en post-scriptum -
que tous les individus emprisonnés le sont sur mon ordre, sans autre
formalité et qu’ils doivent être remis au commissaire de
police mobile, au commissaire de police [d’État], ou au capitaine
de gendarmerie, sur simple demande verbale » name="_ftnref11" title="">[11]. Le
gardien de la prison ou le greffier ne tenait pas de registre de levée
d’écrou et remettait les prisonniers demandés certainement
aux policiers, aux gendarmes et aux miliciens. Les prisonniers, condamnés
en vertu du jugement d’un tribunal expéditif n’ayant aucune
légalité, étaient transportés dans divers endroits,
puis exécutés par la milice. Plusieurs charniers rassemblaient
un grand nombre de cadavres, dont celui de Kel El Boumba à Héliopolis.
Certains cadavres furent brûlés dans le four à chaud d’un
colon, conseiller général de Guelma. Les documents attestent
d’un grand nombre d’exactions, de brutalités, de pillages,
d’assassinats individuels ou collectifs d’Algériens. C’est
dans ce contexte qu’il faut lire le témoignage d’Ouartsi
Salah Ben Tahar.

Le
commissaire enquêteur, Bergé, et, le témoin, Ouartsi Salah
Ben Tahar
<span
style='font-weight:normal'>.

En
effet, celui-ci présente de façon très précise
les événements vécus par un cordonnier de Guelma, Ouartsi
Salah Ben Tahar, arrêté, interrogé, emprisonné
et utilisé comme manœuvre par les miliciens entre le 13 mai et
le 29 mai, date de sa « libération ». Il témoigna,
un an après les faits, au commissaire Bergé, en mission à
Guelma, qui recueillit sa déclaration. Son intérêt tient
au caractère factuel et chronologique du témoignage qui raconte
la répression entre le 13 et 16 mai. Il perdrait de son intérêt,
de sa portée comme de son ambiguïté, à être
coupé ou à être utilisé de façon à
venir étayer ou appuyer une argumentation. C’est pourquoi nous
le proposons au lecteur dans son intégralité<span
class=MsoFootnoteReference>[12]
.

« J’ai été arrêté
chez moi le 13 mai par les agents de police Z. B. et D. A (deux agents algériens)
conduit à la gendarmerie, j’ai été interrogé
au sujet du Manifeste, puis laissé dans la cour. Le lendemain 14 à
9h du matin, arrive la camionnette de Monsieur L. : seize détenus
furent chargés, parmi lesquels moi-même ; nous avons été
transportés devant l’artisanat, là on nous a remis des
pelles et des pioches et nous sommes partis sur la route de Sédrata,
arrivés à 6 km de la ville, près de la ferme Bezzina
Joseph, nous nous sommes arrêtés, nous étions accompagnés
de Monsieur F. H., chauffeur de la camionnette, D., maçon, Monsieur
R. et huit miliciens. À la demande de D., R. a répondu :
il y a soixante-quinze cadavres, nous avons commencé leur enterrement ;
parmi les cadavres, j’ai reconnu Djebar Larbi, Benchaï Mohamed,
peintre. Nous avons enterré tous les cadavres et nous sommes retournés
à la caserne ; l’après-midi dès 14-15h, nous
sommes partis, la même équipe, avec la même camionnette,
sur la route de Millesimo ; arrivés devant la ferme Cheymol, côté
gauche de la route, nous avons trouvé quatre cadavres, celui de Serridi
El Hachri coupé en deux et celui de son frère Serridi Larbi,
ancien combattant, Serridi Tomani, combattant de 1939-1945, leur cousin A ;
que nous avons enterrés, puis nous sommes descendus à pied quatre
cent mètres plus loin nous avons trouvé six cadavres, celui
de Merzongue Hadj Salah, Bouchair A. Maeffa S, Serridi Ahmed Ben saïs,
Zabba A et Saadallah O., nous les avons enterrés.

Étaient avec nous comme miliciens
K. A., agent des RG, L. employé au C. F. A, C. employé
à l’hôpital ; nous sommes revenus à la gendarmerie.
Le lendemain 15, à 9h, départ de la même équipe,
route de Millésimo ; arrivés à la ferme Cheymol,
à droite sur la route, nous avons trouvé les cadavres dont quelques-uns
étaient carbonisés, nous étions accompagnés de
J. et de F. H. À la demande de ce dernier, J. a répondu
qu’il y avait cinquante quatre cadavres. Sous la conduite de J., nous
sommes allé à la ferme Cheymol chercher les brouettes et les
fourches.

Un quart d’heure plus tard, pendant
qu’on enterrait les cadavres, deux voitures arrivent, dans la première
se trouvait B. inspecteur des RG, dans la seconde S. B. appela J. et lui dit :
“Prends quatre ou cinq hommes pour enterrer les cadavres” qui
se trouvaient sur le pont. Nous sommes partis à cinq sous la conduite
de J., parmi les morts nous avons trouvé le nommé Iaibi Mohamed,
tailleur, encore en vie. J., d’un coup de mousqueton l’a achevé ;
nous avons trouvé le cadavre de Hassani A., cheminot, Chreitte M.,
cordonnier, Braham M., agent de police. Après l’enterrement,
nous sommes revenus à la caserne.

Le
soir, nous sommes partis sur la route d’Héliopolis ; arrivés
à l’endroit dit “Kef el Boumba” nous avons trouvé
dans le fossé un tas de cadavres parmi lesquels un indigène
blessé. Il tombe. J. s’approche de lui avec M., employé
à la caserne et l’interpelle, il répond : “je
suis blessé”. J demande à M, s’il connaissait ce
blessé, oui répond-il, c’est l’ouvrier de Monsieur
L. [le patron de la camionnette], Skolli Hocine.

J.
retourne avec un milicien et le termine de dix coups de feu. Nous avons demandé
combien il y avait de cadavres à enterrer, on nous a répondu
soixante quatre. J’ai reconnu parmi eux Ouartsi Magid, dit mabrouk,
J. lui enleva la montre et le stylo qu’il met dans sa poche, puis Azouk
Smail, Abde Smail, Boughraa Ali, Ouartsi Ahmed, Zaïmia Ali, Aissant sadek,
Selman A., Serridi A., ZouaIriki M.,

Après l’enterrement J.
m’appela avec B. Y., sous le pont l’Héliopolis nous
avons trouvé le cadavre d’Abdel Kader, préparateur en
pharmacie ; nous l’avons ramené et enterré à
Kef-El-Boumba ; nous sommes revenus à la gendarmerie.

Le
16 : repos et changement d’équipe. Le 16 au soir, le commissaire
de police T. est arrivé à la gendarmerie au bureau de la cour
martiale, composé de M. C [1er adjoint au maire, président
des anciens combattants], A. de la Caisse agricole, de G. [directeur de la
Caisse agricole] et d’autres que je ne connais pas ; après
un quart d’heure de discussion le commissaire T. en sortant d’ici
dit : “j’ai reçu des ordres”. Le commissaire
appela quatre-vingt personnes, C. A. en tête, il nous dit de nous
mettre quatre par quatre et nous amène au local de scouts ; il
fait sortir Chorfi Amar et Nasri Kadour coiffeur qu’il amena au bureau
de police, rue Mogador ; un moment après arrivèrent les
miliciens, ce sont B. maçon, B. M., T. A, Z. peintre, ils nous ont
fouillés ; puis partis, un moment après, Z. et deux cheminots
sont revenus, le 1er armé d’une revolver, ils amenèrent
avec eux Boumaza Salag, quelques minutes plus tard, nous entendîmes
deux coups de feu, nous étions certains de sa mort. Un instant après,
M. Z. et les deux cheminots revinrent une deuxième fois, ils nous ont
de nouveau fouillés, après leur départ, 2 gendarmes arrivèrent ;
ils m’ont conduit avec Boughrada Ali à la gendarmerie. Boughrada
fut interrogé, puis moi-même ; là nous avons trouvé
Mrazgua Alloua électricien. On l’interrogeait au sujet d’un
reçu de la médersa. M. B. avait été appelé
pour vérifier l’authenticité du reçu.

<span
style='font-size:11.0pt;font-family:Times'>Mon tour arrive, le conseil de la milice
me demande qui m’avait amené à la gendarmerie, j’ai
répondu que c’était la police ; après consultation
ils m’ont répondu que je devais attendre l’enquête
de la police.

Tout
à coup arrive M. le commissaire T., j’ai été introduit
devant la cour martiale. J’ai dû répondre en arabe à
mon interrogatoire. M. A. me dit “Tu es de la ville, tu dois savoir
parler le français”. Sur une question du commissaire qui me demandait
mon degré de parenté avec Ouartsi Mabrouk, j’ai répondu
que “c’était mon cousin” et me retournant vers la
cour martiale, dit “ce type devrait déjà être exécuté”et
ordonne à l’agent S. de me conduire à la geôle les
menottes aux mains. Les geôles étaient pleines. Vers minuit,
le commissaire est arrivé dans une voiture, il ouvre la porte et fait
sortir Chordi A., Ben Boukrim M., Benchika S. Ziouche M. et les embarquera
en voiture. Je suis resté au commissariat de police jusqu’au
29 mai, date de ma libération. Signé en arabe »<span
class=MsoFootnoteReference>[13]
.

Paradoxalement,
ce document très précis sur les faits, sur l’identité
des tueurs et des victimes et très riche pour comprendre la fonctionnement
de la répression et en particulier la confusion des rôles entre
les différents corps et institutions, pose peut-être plus de
problèmes qu’il n’en résout.

Il
faut d’abord s’interroger sur le témoin. Sa situation apparaît
beaucoup mieux quand on examine les autres plaintes et les enquêtes
de police. Ouartsi Salah Ben Tahar est un parent de Ouartzi Abdelmadjid, dit
« Mabrouk » name="_ftnref14" title="">[14]. Ce
dernier était le trésorier des AML à Guelma et disposait
à ce titre de la liste des cotisants du Manifeste. Il fut la première
personne arrêtée par l’inspecteur de la PRG, B., le 8 mai
1945 à 20h à son domicile, rue des Jardins, conduit à
la caserne puis écroué à la prison, en compagnie de neuf
autres personnes arrêtées par la police dans la soirée.
Il fut fusillé, le jeudi 10 mai 1945, sur ordre du sous-préfet
Achiary. Ourtsi Salah Ben Tahar était aussi parent d’Ouartsi
Amar, un jeune homme de 19 ans, fusillé en même temps que son
frère Mabrouk. C’est la raison pour laquelle il fut arrêté.
Figurait-il sur la liste des amis du Manifeste de son parent Mabrouk
 ? Certainement pas, en dépit des liens familiaux, sinon il aurait été
exécuté et non pas utilisé comme manœuvre et relâché
le 29 juin. Il fait partie des deux mille cinquante et une personnes arrêtées
à Guelma par les pouvoirs civils qui eurent la vie sauve.

Son
témoignage fut recueilli par le commissaire Bergé, le 26 juin
1946, un an après les faits. Bergé était commissaire
de police judiciaire à Alger. Il fut nommé après les
événements par le Gouverneur général Yves Chataigneau,
pour enquêter sur ce qui s’était passé à
Guelma en mai 1945. Chataigneau était convaincu, comme il l’écrivit
à son ministre de tutelle name="_ftnref15" title="">[15], que
les émeutes du Constantinois étaient attisées par le
grand colonat qui s’opposait à sa politique de réformes
et en particulier à l’ordonnance de 1944 de Catroux prévoyant
de donner davantage de droits politiques aux Algériens. Il n’alla
pas jusqu’à voir dans ces événements « un
complot fasciste » comme le fit Charles-André Jullien dans
Le Populaire<span
class=MsoFootnoteReference>[16]
,
le quotidien de la SFIO. Aussi, quand Bergé arriva à Guelma
en juin 1945, il apparut comme l’envoyé en mission du Gouvernement
général et se heurta à une hostilité générale
comme ce fut le cas durant ses missions successives jusqu’en 1947. Il
ne put rencontrer longuement, André Achiary, parti de Guelma deux jours
après son arrivée, officiellement toujours sous-préfet,
mais dont l’intérim était assuré par De Lem qu’il
rencontra en revanche. Il ne put avoir un entretien ni avec le commissaire
de police d’État T., pourtant muté non loin à Bougie,
ni avec le commissaire de la brigade mobile de police judiciaire B. La population
européenne et les élus faisaient bloc derrière Achiary
et se défiaient de Bergé. Aussi eut-il le plus grand mal pour
obtenir des réponses à ses questions.

Durant
ses trois séjours à Guelma, deux officiers de police judiciaire
de la brigade mobile d’Alger, l’inspecteur Aubet et le commissaire
Castelli, l’assistèrent dans son enquête. Il effectua un
travail considérable à partir des plaintes des parents des disparus,
déposées le plus souvent auprès du procureur de Constantine,
et à partir des enquêtes de police transmises par commission
rogatoire du juge d’instruction militaire de Constantine à la
brigade mobile de Guelma chargée de l’enquête. Il utilisa
en particulier les auditions et les confrontations entre témoins et
accusés. Précisons que le commissaire T. très souvent
mis en cause par les plaignants ou par des témoins, en poste à
Bougie après mai 1945, ne se déplaça jamais lors des
confrontations, à la différence de certains miliciens ou d’autres
policiers, et sans doute ne fut-il jamais convoqué. À Guelma,
seul le commissaire de la brigade mobile avait changé ; les policiers
demeuraient en place et procédaient donc aux enquêtes qui concernaient
leurs collègues de la brigade mobile, de la police d’État
ou de la PRG. En revanche, Bergé put compter sur la coopération
du commissaire Raybaud, chef des brigades mobiles du département de
Constantine, ainsi que sur celle de l’armée.

Le
paradoxe de Guelma tient dans ce que toutes les apparences de la légalité
furent maintenues : reçu et transmission des plaintes à
la justice, enquête et suivi judiciaire, communication des pièces
à Bergé qui put faire un remarquable travail de police, de recoupement,
d’une très grande précision, dont font état ses
rapports, et en même temps, le silence épaississait le secret
dans la ville où régnait l’omerta<span
style='font-style:normal'>. Les policiers « criminels »
de la brigade mobile de Guelma enquêtaient sinon sur leurs propres agissements,
du moins sur ceux de leurs collègues. Les trois cent une enquêtes
de police se terminèrent, sans exception, par la formule : « toutes
les recherches en vue de retrouver les traces de [...] sont demeurées
infructueuses ». Faut-il suivre alors le docteur Lakhadari, qui
n’était pas nationaliste, des Délégations financières
et conseiller général, qui estimait, dans un courrier à
Chataigneau, qu’il existait à Guelma « un État
dans l’État »<span
class=MsoFootnoteReference>[17]
ou, si l’on préfère,
un État d’exception, mais soucieux des apparences légales ?
C’est ce que pensait le commissaire Bergé qui faisait régulièrement
mention dans ses rapports de son pessimisme dans l’établissement
de la vérité sur les « crimes » perpétrés
à Guelma, malgré sa constance et son acharnement à mettre
en lumière les faits. Le sens du devoir, la compétence et la
probité de Bergé prouvent qu’un État de droit existait
bien dans l’esprit et dans l’idéal de la Sûreté
d’Algérie, au niveau de certains policiers, au niveau d’Alger
et du Gouverneur général, Chataigneau, mais cette exigence de
vérité et de justice se heurta, dans la réalité
et au niveau local, à l’Union sacrée de toutes les forces
qui participèrent à la répression de façon à
maintenir l’omerta<span
style='font-style:normal'>, au nom de la défense de l’ordre colonial.

Comment expliquer la liberté de parole du témoin
Ouartsi alors qu’il vécut toujours à Guelma ? Comment
expliquer qu’il put mettre en cause nommément un aussi grand
nombre de personnes qui vivaient toujours à Guelma un an après
les faits ? Comment expliquer ensuite l’extrême précision
de son témoignage sur la chronologie des faits, sur l’identité
des tueurs et des victimes, sur les conditions de leur mort et sur leur nombre,
sans que sa vie, à notre connaissance, ne fut en danger ?

Pour
répondre à ces trois questions, capitales pour la fiabilité
du témoignage, il faut replacer ce document dans la série des
trois cent une plaintes, auditions et confrontations dont nous disposons.
Précisons d’abord que les faits et les horreurs qu’il décrit
ne sont pas exceptionnels. Nous les retrouvons dans les autres documents.
Si nous avons retenu ce document, ce n’est pas en raison du caractère
exceptionnel du récit des massacres que fit le témoin au commissaire
Bergé, mais en raison de la confusion des pouvoirs entre les différents
corps que le document nous présente et nous permet de saisir dans l’enchaînement
de l’action répressive et dans les massacres, alors qu’on
en dispose de façon plus parcellaire dans d’autres plaintes et
témoignages. Trois explications peuvent être avancées.

La
première est que le témoin et victime Ouartsi savait qu’il
s’adressait à un policier d’Alger venu enquêter sur
les agissements de ses collègues de Guelma. Ce qu’il dit à
Bergé, il ne l’aurait certainement pas dit à un policier
de Guelma. La seconde explication tient au fait qu’il témoigna
un an après les faits, le 26 juin 1946 et qu’il se sentait protégé
par la loi d’amnistie (destinée principalement aux Algériens
ayant pris part au 8 mai 1945) votée le 9 mars 1946 par l’Assemblée
nationale, qui, même si elle excluait, légalement, les crimes
de sang, amnistiait dans les faits les personnes coupables d’exactions,
ce qui autorisa les langues à se délier. Enfin, troisièmement,
Les Algériens avaient tellement intégré l’impunité
dont bénéficiaient depuis la conquête les Européens
que le fait de témoigner ne portait guère à conséquence.
Ce qui fut le cas puisque aucun policier ou milicien européen et policier
algérien mis en cause ne fut inquiété. Enfin, si l’exactitude
et la précision de Ouartsi sur les faits, sur l’identité
des tueurs et des victimes, un an après, peut étonner, d’autres
cas montrent que la mémoire reste précise sur ce type d’événement.
Il en est ainsi des témoignages sur les disparitions, dans de tout
autres contextes - notamment au Chili dans les années 1970
et en Algérie dans les années 1990, et des récits de
massacre en Bosnie en 1993-1995 ou au Rwanda en 1994<a
href="#_ftn18" name="_ftnref18" title="">[18].
Le trauma ne bloque pas la mémoire.

Questions
sur le rôle des pouvoirs civils dans la répression

Ce
témoignage pose une série de questions sur le rôle des
pouvoirs civils - sous-préfet, police, et milice -
et de la gendarmerie, dans la répression.

Les
personnes mises en cause sont : le commissaire de police T., de nombreux
membres de la milice appartenant souvent à la France combattante, comme
les deux cheminots qui jouèrent un rôle premier plan, le directeur
de la caisse agricole G., que Bergé désigna comme l’un
des treize principaux « tueurs de la milice », selon
son expression, ou, de façon indirecte, monsieur L., grand colon d’Héliopolis,
conseiller général, qui prêta sa camionnette pour transporter
les victimes et son four à chaux pour brûler les corps, le premier
adjoint au maire de Guelma, C., l’un des chefs de la milice. Comment
ses hommes ont-ils pu tuer et enterrer leurs victimes dans un charnier, celui
de Kef El Bomba à Héliopolis, au nord de Guelma ? De nombreux
autres témoignages attestent l’existence d’une soixantaine
de cadavres ramassés aux alentours dans les secteurs d’Héliopolis
et de Millesimo et transportés à Kef El Bomba. Cette question
rejoint celle que, dans des contextes différents, John Horne et Alan
Kramer title="">[19], Christopher Browning<a
href="#_ftn20" name="_ftnref20" title="">[20],
Raphaëlle Branche<span
class=MsoFootnoteReference>[21]
par exemple, ont posée. Les
réponses ne divergent pas fondamentalement, mais prennent une inflexion
spécifique dans une situation coloniale. La violence de la conquête,
l’infériorisation de l’« indigène fanatique »,
la guerre elle-même, ont développé « une culture
de guerre », « une brutalisation », « une
banalisation » de la souffrance et de la cruauté, pour reprendre
les concepts forgés par George L. Mosse name="_ftnref22" title="">[22] pour
la guerre de 1914-1918 et l’entre-deux-guerres, que l’idéologie
raciale d’une fraction du mouvement nationaliste et que les appels au
Djihad ont plus encore légitimées aux yeux de ces hommes. L’ennemi
avait été désigné avec une extrême violence
avant même les événements. L., conseiller général,
qu’évoque notre témoin et que nos sources désignent
comme l’un des responsables des massacres, ayant assuré la logistique
de la milice et la disparition des cadavres par crémation, adressait
avec cinq autres conseillers généraux du département,
le 24 avril 1945, une lettre au préfet Lestrade Carbonnel : « Ce
n’est plus par des paroles de prudence et des appels aux sentiments
que l’on peut conjurer le mal qui s’annonce » et demandait :
« des mesures démonstratives très nettes affirmées
sans ambages pour que la paix soit assurée par tous les moyens dont
dispose l’autorité française »<a
href="#_ftn23" name="_ftnref23" title="">[23].
Ces hommes se savaient légitimés par les autorités politiques
locales et administratives, non seulement par Lestrade Carbonnel, qui affirma,
sans hésiter, qu’il « couvrait », mais
aussi par André Achiary qui eut l’initiative de la formation
de la milice et qui revendiqua ouvertement la répression.

Le
témoin n’évoque pas Achiary, ce qui nous conforte à
accorder une crédibilité à ce document pour ses qualités
factuelles. Achiary ne participa directement qu’à deux exécutions,
celle des militants AML, le 10 mai à Guelma, parmi lesquels on trouve
les deux parents du témoin, Ouartsi Mabrouk et Amar, et celle d’Algériens
à la suite de la mort du colon Luzet, à Villars, où il
incita les colons à se venger. Il participa au conseil de la milice
ou comité de salut public, un tribunal expéditif, totalement
illégal, chargé de désigner ceux qui seraient tués
parmi les personnes arrêtées par la milice, la police et la gendarmerie.
En ce sens, la responsabilité d’Achiary fut totale. Comment expliquer
son attitude ?

Il
y a quatre réponses possibles, d’ailleurs complémentaires.
La première est l’affolement qui, dans le climat de peur, de
panique, de terreur, de rumeur qui saisit la ville de Guelma et surtout les
petits centres environnants, expliquerait la disproportion entre les meurtres
commis par les émeutiers et le déchaînement de la répression.
Mais on ne peut pas se satisfaire de cette constatation. Deuxièmement,
le passé d’Achiary comme la suite des événements
pendant la guerre d’Algérie - son rôle dans
l’arraisonnement du DC 10 transportant les chefs historiques du FLN,
dans l’Organisation de résistance de l’Algérie française
(ORAF), dans l’attentat de la rue de Thèbes, puis à l’OAS -
prouvent son sang froid, sa détermination, son attachement à
la colonisation et à l’Algérie française. En outre,
la décision de convoquer la milice en cas de troubles fut prise dès
le 14 avril 1945. Achiary en justifia la nécessité par l’efficacité
qu’elle démontra (les Volontaires de Place) le 8 novembre 1942
à Alger title="">[24]. Le sous-préfet,
ancien des services spéciaux, avait connaissance des rapports de la
PRG et du Service de liaisons nord-africaines (SLNA) qui suivaient à
la trace les Amis du Manifeste et de la liberté (AML) et le Parti du
peuple algérien (PPA) et des lettres de menace du PPA aux colons de
la région. Aussi on ne doit pas écarter l’idée
d’une répression préventive à Guelma à l’occasion
de la manifestation du 8 mai. Enfin, si l’armée dégagea
certains centres de colonisation et les voies de communication, Achiary voulut
se débrouiller seul, à Guelma et aux alentours, avec ses hommes
et selon ses méthodes, de façon à réitérer
la geste du 8 novembre 1942, et prouver, au plus haut niveau, sa capacité
à maîtriser les situations les plus difficiles et son efficacité.
N’oublions pas qu’Achiary n’était pas issu de la
préfectorale. Ses ambitions de carrière dans ce corps reposaient
sur son passé de résistant, sa réputation d’efficacité
et ses relations politiques.

Dans
le témoignage d’Ouartsi, policiers, gendarmes, miliciens, gardien
de la prison font tout. Ils arrêtent, interrogent, « jugent »
au conseil de la milice, emprisonnent, font sortir de prison les détenus,
achèvent les mourants, tuent et font enterrer les cadavres. Il décrit
une sorte de colonne de tueurs, lâchée à Guelma et dans
sa campagne, dans une équipée infernale et macabre du 13 au
16 mai. Il n’y eut plus aucune règle, aucune loi. La frontière
entre, d’un côté des corps d’État comme la
police, la gendarmerie et l’administration pénitentiaire et de
l’autre, la milice, sauta lors de ces journées. La confusion
des rôles, y compris dans la répression, fut totale. Tout le
monde s’occupait de toutes les besognes. Or, dans un État de
droit, même quand l’état de siège est instauré,
chaque institution dispose de prérogatives particulières, ne
serait-ce que sur le plan territorial, en matière d’arrestation,
d’interrogatoires, qui relevaient de la police ou de la gendarmerie,
ou encore d’emprisonnement ou de jugement dont la décision appartenait
à la justice. Non seulement, la justice n’intervint jamais malgré
que Guelma disposât d’un tribunal de première instance,
mais on l’écarta, et la loi fut complètement suspendue
sous la pression de la nécessité. Les corps d’État
utilisaient la violence pour conserver la loi - coloniale<span
class=MsoFootnoteReference>[25]
. Nous assistons donc bien, dans le
récit du cordonnier de Guelma, au fonctionnement d’un État
d’exception, bâti sur une union sacrée des Européens,
aussi éloignées que furent leurs opinions et leurs engagements
politiques ou syndicaux, de la CGT jusqu’aux anciens pétainistes
en passant par toutes les familles politiques de l’époque, contre
le péril indigène, au nom de la défense de la colonisation
et, durant les premiers jours seulement, il est vrai, de leur vie. La nécessité
fondait la loi. C’était le sens de l’ordre d’Achiary
au gardien de prison sur la levée d’écrou. Mais dans un
même temps, et dans le feu des événements, Achiary, tout
en se mettant en dehors de la loi et, à la différence des policiers
ou des gendarmes, donnait une légitimité aux illégalités
et avait le souci d’inventer une forme de légalité de
temps de crise et d’exception, qui n’avait d’autre but que
de justifier, a posteriori, les graves
excès commis.

Nous
avons examiné, à travers le témoignage d’Ouartsi,
la confusion des rôles entre les différents acteurs civils de
la répression placés sous l’autorité du sous-préfet
Achiary et la suspension de la loi qui en découle. Outre les aspects
évoqués ici, que d’autres documents du Gouvernement général
et de la préfecture de Constantine permettent de développer
et d’affiner, nous orientons aussi nos recherches sur Guelma dans plusieurs
directions où nous espérons apporter quelques réponses :
l’établissement le plus précis de la chronologie et des
acteurs de la répression, la frontière entre criminalité
(banditisme, vol et pillage), nationalisme, banditisme et répression
de la police et de la milice, la question de la reconquête foncière
par les Algériens qui engendra bien des tensions dans les petits centres
de Millésimo, Lapaine, Héliopolis, l’enjeu autour de l’emploi
dans ce contexte d’exode rural, l’accès au crédit
pour les Algériens qui contrarie l’usure traditionnelle. Le nationalisme
et la répression politiques ne sont que deux dimensions parmi d’autres
du déchaînement de la violence. Car, à Guelma, les crimes
furent des crimes de voisinage et de proximité.

Jean-Pierre
Peyroulou prépare une thèse de doctorat sur la maintien de l’ordre
colonial et plus précisément sur la police en Algérie
française, à l’Université de Paris VIII, sous la
direction de Benjamin Stora.


<a
href="mailto:jppeyrou@club-internet.fr">jppeyrou@club-internet.fr



name="_ftn1" title="">[1]<span
style='font-size:11.0pt'>. Document présenté le 18 novembre 2003
à l’IHTP. Nous remercions amicalement Sylvie Thénault,
Raphaëlle Branche, Anne-Marie Pathé et tous les participants du
séminaire pour leurs remarques, leurs critiques et leurs réflexions.
Ce travail s’inscrit dans une recherche en cours dans la cadre d’une
thèse sous la direction de Benjamin Stora, sur le maintien de l’ordre
colonial et en particulier sur la police. Voir ma contribution, « Rétablir
et maintenir l’ordre colonial en Algérie française :
la police et les Algériens 1945-1962 », in Benjamin
Stora et Mohammed Harbi (dir.), La Guerre d’Algérie, la fin
d’une amnésie
, Paris, Laffont, 2004.

name="_ftn2" title="">[2]<span
style='font-size:11.0pt'>. On peut lire la mise au point sur les chiffres de Guy
Pervillé, Pour une histoire de la guerre d’Algérie,
Paris, Picard, 2002, p. 110-115.

name="_ftn3" title="">[3]<span
style='font-size:11.0pt'>. L’ouvrage et l’article les plus récents
sont : Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie,
1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du nord-constantinois
,
Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui »,
2002, et, Jean-Louis Planche, « La répression civile du
soulèvement, mai juin 1945 », in La Guerre d’Algérie
au miroir des décolonisations
, Actes du colloque en l’honneur
Charles-Robert Ageron, Paris, Société française d’Histoire
d’Outre-mer, 2000, p. 111-128.

name="_ftn4" title="">[4]<span
style='font-size:11.0pt'>. On peut le lire in Jean-Charles Jauffret (dir.),
La Guerre d’Algérie par les documents. Tome 1 :
L’avertissement 1943-1946, Vincennes, SHAT, 1990.

name="_ftn5" title="">[5]<span
style='font-size:11.0pt'>. Rapport publié dans Claude Paillat, Le Guêpier,
Paris, Laffont, 1969, p. 66-78.

name="_ftn6" title="">[6]<span
style='font-size:11.0pt'>. Jean-Charles Jauffret (dir.), La Guerre d’Algérie
par
..., op. cit., p. 249-250.

name="_ftn7" title="">[7]<span
style='font-size:11.0pt'>. Modèles centraux et terrains périphériques :
la relation ville-campagne et le cas de la mobilisation politique dans le
Nord-Est Constantinois (1930-1954),
Oran, CRASC, 1988, p. 3.

name="_ftn8" title="">[8]<span
style='font-size:11.0pt'>. Les Sources du nationalisme algérien,
Paris, L’Harmattan, 1989, p. 98-101.

name="_ftn9" title="">[9]<span
style='font-size:11.0pt'>. SHAT. 1H2887. Dossier 1.

name="_ftn10" title="">[10]<span
style='font-size:11.0pt'>. Ce chiffre minimum concerne les personnes tués
par la milice, la police et la gendarmerie. Il ne prend pas en compte les
victimes des opérations menées par l’armée. Il
correspond aux personnes tuées dont le corps a été retrouvé
et aux personnes disparues, dans les deux cas attribuables aux pouvoirs civils,
et pour lesquels une plainte a été déposée (CAOM. 
GGA. 8CAB166). Or, Bergé soulignait qu’un grand nombre de personnes
ne déposait pas plainte. Aussi, la fourchette donnée par le
général Tubert de « 500 à 700 indigènes »
tués « selon le milieu musulman » est tout à
fait plausible. Nous retenons de notre côté le chiffre que nous
pouvons prouver, même si celui-ci est assurément inférieur
au chiffre total que nous ne connaissons pas avec exactitude.

title="">[11]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM. GGA. 9 CAB200 (sous dérogation). Ordre
d’extraction donné par le sous-préfet Achiary. 11 mai
1945.

name="_ftn12" title="">[12]<span
style='font-size:11.0pt'>. Conformément aux conditions qui régissent
la communication des archives sous dérogation, nous n’indiquons
que l’initiale des noms des personnes que le témoin met en cause.
Le nom des victimes est en revanche indiqué.

name="_ftn13" title="">[13]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM.GGA. 8CAB97 (sous dérogation). Sûreté
Générale de l’Algérie. Déclaration faite
par le nommé Ouartsi Salah Ben Tahar, Cordonnier, rue Mogador, Guelma,
recueillie par le commissaire Bergé le 26 juin 1946. On retrouve ce
document sous la côte 8CAB166 (sous dérogation), troisième
additif au rapport Bergé au Gouverneur général de l’Algérie,
à la fiche 268 correspondant à la victime Djebbar Larbi dont
la disparition a été transmise par délégation
générale n° 415 de M. le juge d’instruction chargé
de la 1re Chambre, près le tribunal de première instance
de Guelma, en date du 22 juillet 1946, arrivée à la Brigade
Mobile de Guelma le 23 juillet 1946 sous le n° 1937.

name="_ftn14" title="">[14]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM. GGA. 8CAB166 (sous dérogation). Plainte
du 1er octobre 1945 au Gouverneur général. Commission
rogatoire du 16 novembre 1945 du juge d’instruction militaire de Constantine
arrivée à la brigade mobile de Guelma le 22 novembre 1945. Enquête
et suite judiciaire, 8 février 1946.

name="_ftn15" title="">[15]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM. GGA. 8CAB97 (sous dérogation). Lettre
de Chataigneau à Adrien Tixier, 14 mai 1945.

name="_ftn16" title="">[16]<span
style='font-size:11.0pt'>. « Alerte au fascisme en Algérie »,
Le Populaire, 28 mai 1945.

name="_ftn17" title="">[17]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM. GGA. 8CAB87. Note manuscrite du Dr Lakdhari à
M. Aloury, directeur de cabinet du Gouverneur général d’Algérie,
Chataigneau, 20 juillet 1945.

name="_ftn18" title="">[18]<span
style='font-size:11.0pt'>. On lira les textes de la Commission Rettig au Chili ;
l’ouvrage de Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, récit des
marais rwandais
, Paris, Seuil, coll. « Points »,
2000 ; les récits de disparitions forcées, sur le site
de l’organisation de défense des droits humains Algeria-Watch.

name="_ftn19" title="">[19]<span
style='font-size:11.0pt'> John Horne, Alan Kramer, German Atrocities 1914.
An History of Denial
, New Haven/London, Yale University Press, 2001.

name="_ftn20" title="">[20]<span
style='font-size:11.0pt'>. Des hommes ordinaires, Paris, Les belles Lettres,
1994.

name="_ftn21" title="">[21]<span
style='font-size:11.0pt'>. L’armée et la torture pendant la guerre
d’Algérie 1954-1962
, Gallimard, 2001, 474 p., en particulier
la IIIe partie « la grande impunité des militaires
mi-1958 - fin 1959 », p. 225-342.

name="_ftn22" title="">[22]<span
style='font-size:11.0pt'>. De la Grande guerre au totalitarisme. La brutalisation
des sociétés européennes
, Paris, Hachette, coll.
« Littératures Pluriel », 1999, 291 p.

name="_ftn23" title="">[23]<span
style='font-size:11.0pt'> Lettre de six conseillers généraux du
département de Constantine à Lestrade-Carbonnel, préfet
de Constantine, citée en annexes dans Pierre-Emile Sarrasin, La
crise algérienne
, Éditions du Cerf, 1949, p. 203-207.

name="_ftn24" title="">[24]<span
style='font-size:11.0pt'>. CAOM. GGA. 8 CAB87. Sous-préfecture de Guelma.
Le sous-préfet Achiary au préfet de Constantine. Compte rendu
de la réunion du 14 avril 1945.

name="_ftn25" title="">[25]<span
style='font-size:11.0pt'>. Walter Benjamin, Critique de la violence, dans
Œuvres I, Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais,
2000, p. 224.

 

 

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