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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Intellectuels au micro, par Michel Trebitsch

 

Il n'y a ni pertinence ni impertinence particulières à appliquer la démarche de l'histoire orale à l'histoire des intellectuels. Echappant aux mêlées militantes des années 1970, participant elle-même du phénomène des "retours", celle-ci ne s'est constituée que récemment en champ autonome, aux frontières d'ailleurs perméables, encore préoccupée de définir ses enjeux, ses méthodes et ses sources [1]. Loin d'être une histoire des exclus revendiquant la prise de parole, elle relève de l'histoire des dominants et des décideurs, qui manient aussi habilement le verbe que l'écriture. "Ecrivants" au sens barthien, les intellectuels interviennent par définition, presque par essence, dans la sphère publique, sous forme de manifestations collectives ou de la littérature personnelle, mais publiée, telle que mémoires et journaux intimes. Peut-être est-ce parce que la fonction de l'intellectuel est précisément de l'ordre du témoignage qu'il convient de soulever quelques questions, abordées ici de manière schématique et limitées au cas français.

Il faut d'emblée distinguer les archives provoquées, constituées volontairement par l'historien dans le cadre d'une recherche spécifique, des documents sonores et audiovisuels préexistants, émissions de radio et de télévision, qui ressortissent d'une tradition d'intervention intellectuelle et même d'un genre littéraire. D'usage courant, notamment chez les biographes-journalistes, les témoignages provoqués, tant ceux des intellectuels étudiés que les témoignages sur eux provenant de leur famille et de leurs proches, remplissent les pages de remerciements, parfois plus nombreuses que les pages de références bibliographiques. Il faut y ajouter quelques enquêtes plus systématiques sur un échantillon d'intellectuels considérés comme représentatifs, comme celle de Jean-Louis de Rambures sur le travail des écrivains et surtout l'"expédition en haute intelligentsia" d'Hervé Hamon et Patrick Rotman [2]. Plus réservées, les recherches universitaires font voisiner des questionnaires écrits et un matériel archivistique classique avec les sources orales prudemment utilisées, comme dans la thèse de Jean-François Sirinelli sur les khâgneux et normaliens de l'entre-deux-guerres ou celle de Rémy Rieffel sur les intellectuels sous la IVe République [3]. La réflexion sur l'échantillonnage renvoie presque automatiquement au problème de la définition, plus ou moins large de l'intellectuel, comme le souligne Rémy Rieffel dans un article sur les intellectuels de gauche face à la guerre d'Algérie [4]. Plus rare est la réflexion sur la spécificité des sources orales, comme celle qu'esquisse Nicole Racine à propos de ses notices d'intellectuels du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (le "Maitron") : à côté des rapports de police, des périodiques, des correspondances, remarque-t-elle, les entretiens lui "ont toujours apporté quelque chose que la seule fréquentation des sources écrites ne livre pas", un climat intellectuel, des données personnelles, quand ils n'ont pas été à leur tour producteurs d'archives, mémoires rédigés après coup, documents soudain exhumés [5].

Histoire des élites, l'histoire des intellectuels impose certes de distinguer, - on l'a écrit déjà dans les pages de ce cahier - dans l'enquête orale, le "petit" et le "grand" témoin et même le témoin et l'acteur, le "témoin-objet" évoquant les "grands hommes" qu'il a côtoyés et le "témoin-sujet", qui a fait l'histoire, souvent porte-parole d'un groupe, produisant un discours verrouillé, voire une langue de bois [6]. Mais ici, ce n'est pas la distance imposée par la célébrité du "grand" intellectuel, mais au contraire l'excès de proximité qui tend à dramatiser, selon le mot de Pierre Bourdieu, la relation entre l'enquêteur, qui est lui-même un intellectuel, et le monde social qu'il a pris pour objet d'étude [7]. Tout dépend donc moins de l'échantillonnage du matériel oral que du type de questions qu'on pose. Une première approche est du domaine de l'histoire politique et même de l'histoire des représentations. L'enquête orale a bien ici pour fonction, comme dans l'article cité de Rémy Rieffel ou surtout le grand travail de Jeannine Verdès-Leroux sur les intellectuels communistes, d'interroger des phénomènes de mémoire, et même de douleur, qui ne peuvent surgir par la médiation de l'écrit [8]. Moins brûlante, l'approche des réseaux de sociabilité nous informe, au même titre que les correspondances, les journaux intimes, l'ensemble du matériel autobiographique, sur un "commerce" dominé, comme dans les salons ou les cafés, par le jeu de la parole et de l'oralité [9]. L'approche plus classique de l'oeuvre et de sa relation avec la biographie du sujet étudié pose d'autres questions, renvoyant, on va le voir, à la forme même de l'entretien comme genre littéraire.

L'histoire des intellectuels peut d'autant moins se dispenser d'une autre grande catégorie de sources orales, les enregistrements radiophoniques et télévisés, que ceux-ci ont produit un effet en retour sur les modalités de l'enquête orale. L'idée de conserver les "Voix célèbres" remonte à la création des "Archives de la parole" en 1911, mais c'est au début des années 1950, comme le montre Philippe Lejeune dans "La voix de son maître", que naît un genre d'entretiens radiophoniques destiné non pas à fabriquer des archives ou à reconstituer une "version originale" du texte écrit, mais à inventer un type nouveau, "médiatisé", de relations entre l'intellectuel et son public [10]. Dès mars 1944, Pierre Schaeffer et Jacques Madaule enregistrent Paul Claudel chez lui sans but de diffusion ; cette approche biographique, familière, intime, caractérise les premières émissions de Francis Carco, "Qui êtes-vous" d'André Gillois, "Un quart d'heure avec..." du Club d'Essai. A partir de 1949, Jean Amrouche inaugure avec Gide, puis Claudel, Mauriac, Giono, le genre des longs entretiens minutieusement préparés et montés, très "littéraires" voire déclamatoires, et si proches de l'écrit que la plupart ont été publiés en livres. Sauf peut-être ceux de Robert Mallet avec Paul Léautaud (1950-1951) et Jean Paulhan (1953), ils ont certes vieilli, mais c'est d'eux que procède un véritable renouvellement de la critique littéraire. Visant surtout des écrivains âgés, ils se lisent rétrospectivement comme des archives : "Les entretiens de cette époque sont maintenant des documents, qui n'accomplissent plus au premier degré la fonction de communication qui était la leur" [11].

A partir des années 1960 en effet, ils sont concurrencés non seulement par la télévision, où apparaissent des émissions assez classiques comme Lecture pour tous, mais aussi par un étrange "produit mixte", le "livre-entretien" préparé au magnétophone, désormais portable, livre à deux voix ou à deux auteurs comme l'Interrogatoire d'Emmanuel Berl réalisé par Patrick Modiano en 1976 [12]. Mais ce sont les 4 000 Radioscopies de Jacques Chancel (1968-1982) et surtout, pendant quinze ans, les 724 éditions du "phénomène Apostrophes", qui vont bouleverser l'image de l'intellectuel auprès du public et surtout le rapport même de l'intellectuel aux médias [13]. Non que, comme tel Apostrophes sur Soljénitsyne, Albert Cohen ou Nabokov, ces émissions n'aient déjà les couleurs de l'archive, ni que, reproduites en livres, cassettes ou livres-cassettes, elles aient altéré la religion de l'écriture, au point d'inciter Jacques Chancel comme Bernard Pivot à laisser trace de l'expérience [14]. Mais Apostrophes surtout, en inventant un simulacre de contact où l'auteur joue son personnage, où sa présence physique crée une illusion de reconnaissance, a imposé une image de l'auteur contemporain à la portée de tous en même temps qu'elle fonctionnait comme nouvelle instance de consécration dans le champ intellectuel.

Le plateau d'Apostrophes a-t-il été le dernier des salons, comme l'écrivait méchamment Régis Debray dans Le Pouvoir intellectuel ? A moins qu'on ne rapproche l'émission de la rituelle "visite" au grand écrivain [15]. En remarquant que l'interview tient en partie le rôle qu'assumait la préface au XVIIe siècle, Bernard Pivot nous renvoie à une autre généalogie de la critique qui fait de lui moins l'héritier des grands entretiens radiophoniques que du reportage littéraire ouvrant l'ère des médiateurs [16]. Il n'a pas tort de remonter à Jules Huret et à l'Enquête sur l'évolution littéraire (1891) qui fonde le reportage littéraire en adaptant au milieu intellectuel la technique de l'interview [17]. Ni de se trouver un précurseur en Frédéric Lefèvre : commencée en 1922 dans Les Nouvelles littéraires, la série de ses Une heure avec..., à la limite de l'interview et de l'essai, transforme définitivement en critique le journaliste plus écouteur que questionneur. Contemporain de l'affaire Dreyfus et de la "naissance" des intellectuels, l'essor du reportage littéraire est à mettre en parallèle avec celui des formes collectives d'intervention des intellectuels dans la sphère publique, qu'elles soient de caractère politique ou idéologique comme les manifestes et pétitions, ou qu'elles appartiennent au genre plus divers des "enquêtes" littéraires, d'Agathon en 1911 aux surréalistes dans les années 1920.

Pour le milieu intellectuel, le rapport entre le privé et le public comme le rapport entre l'écrit et l'oral sont d'une nature particulière : l'intime s'inclut de lui-même dans l'intervention publique et la parole s'inscrit. L'"autobiographie parlée" de Sartre n'est pas un corollaire de sa cécité mais un acte philosophique et politique qui prolonge directement son projet autobiographique écrit [18]. Plus généralement, le "pacte autobiographique" tend à régir l'ensemble de la relation entre l'enquêteur et son sujet, mais selon des visées différentes et peut-être même contradictoires. Pour l'enquêteur, l'entretien fonctionne selon une double "illusion biographique" assez traditionnelle, notamment en histoire littéraire, celle d'une part que l'interviewé joue le jeu de la vérité, d'autre part, celle plus profonde encore, que la biographie révèle et explique l'oeuvre. Pour l'enquêté, au contraire, le pacte d'authenticité l'emporte sur le pacte de vérité, réduisant radicalement la distance entre histoire et fiction, au point de faire entrer l'autobiographie elle-même dans l'histoire des genres littéraires [19].

Peut-être est-ce dans cet écart entre l'ordre du récit et l'ordre du vécu que se joue toute l'efficacité d'un entretien devenu dialogue.



[1]            Jean-François Sirinelli, "Le hasard ou la nécessité ? Une histoire en chantier : l'histoire des intellectuels", Vingtième siècle. Revue d'histoire, 9, janvier-mars 1986, pp. 97-108.

[2]            Jean-Louis de Rambures, Comment travaillent les écrivains, Paris, Flammarion, 1978 ; Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les Intellocrates. Expédition en haute intelligentsia, Paris, Ramsay, 1981.

[3]            Jean-François Sirinelli, Génération intellectuelle : Khâgneux et Normaliens dans l'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988 (version condensée de sa thèse d'Etat) ; Rémy Rieffel, Les intellectuels, la cité et l'espace public : modes d'intervention et formes de visibilité (1958-1981), thèse d'Etat, Paris I, 1991.

[4]            Rémy Rieffel, "L'empreinte de la guerre d'Algérie sur quelques figures intellectuelles 'de gauche'", dans Jean-Pierre Rioux, Jean-François Sirinelli (dir.), La Guerre d'Algérie et les intellectuels français, Cahiers de l'IHTP, 10, novembre 1988 (rééd. Bruxelles, Complexe, 1991, pp. 191-217).

[5]            Nicole Racine, "Sur les intellectuels du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français 1914-1939", Le Mouvement social, "Avec Jean Maitron", supplément au n° 144, 1988, pp. 111-119.

[6]            Cf. notamment Danièle Voldman, "La place des mots, le poids des témoins", dans Comment écrire l'histoire du temps présent, Journée d'études en hommage à François Bédarida, Paris, 14 mai 1992.

[7]            Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984, Ch. 1, "Un livre à brûler ?", pp. 11-52.

[8]            Jeannine Verdès-Leroux, Au service du Parti. Le parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Paris, Fayard/Minuit, 1983 et Le Réveil des somnambules. Le parti communiste, les intellectuels et la culture (1956-1985), Paris, Fayard/Minuit, 1987.

[9]            Nicole Racine et Michel Trebitsch (dir.), "Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux", Cahiers de l'IHTP, 20, mars 1992.

[10]         Philippe Lejeune, "La voix de son maître" dans Je est un autre. L'autobiographie de la littérature aux médias, Paris, Seuil, 1980, pp. 103-160.

[11]         ibid., p. 151.

[12]         Cf. aussi Annie Cohen-Solal, "Mode galopante d'un produit mixte", Revue des sciences humaines, "Récits de vie", 191, juillet-septembre 1983, pp. 133-137.

[13]         Philippe Lejeune, "L'image de l'auteur dans les médias", Moi aussi, Paris, Seuil, 1986, pp. 87-99 ; Claude Abastado, "Le phénomène 'Apostrophes', un entretien avec Bernard Pivot", Le Français dans le monde, 173, novembre-décembre 1982, pp. 43-48.

[14]         Jacques Chancel, Le Temps d'un regard, Paris, Hachette, 1978 ; Bernard Pivot, Le Métier de lire. Réponses à Pierre Nora, Paris, Le Débat/Gallimard, 1990.

[15]         Bernard Nora, "La visite au grand écrivain", dans Pierre Nora Pierre (dir.), Les Lieux de mémoire, tome II : La Nation, vol. 3, pp. 563-587.

[16]         Bernard Pivot, Le Métier de lire, op. cit., p. 94.

[17]         Jules Huret, Enquête sur l'évolution littéraire, (1891), rééd. Vanves, Ed. Thot, 1991, (Préface de Daniel Grojnowski).

[18]         Surtout le film d'Alexandre Astruc et Michel Contat, Sartre par lui-même (1976). Cf. Philippe Lejeune, "Sartre et l'autobiographie parlée", dans Je est un autre, op. cit., pp. 161-202.

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