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 Accueil > Ressources en ligne > Bulletins de l’IHTP > Bulletin n°84 : Pétrole et gaz : Nouvelles perspectives et outils de recherche > Destins croisés. Aperçus de l’histoire du groupe Elf-Aquitaine et de la CFP-Total


Destins croisés. Aperçus de l’histoire du groupe Elf-Aquitaine et de la CFP-Total

par Alain Beltran et Sophie Chauveau

 

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>La France a eu, jusqu’à une
époque très récente, la particularité - qui
fut sans doute une chance - de posséder deux grandes sociétés
pétrolières nationales. Se pencher aujourd’hui sur l’histoire
d’Elf-Aquitaine (SNEA) permet d’évoquer une séquence
historique avec un commencement et un terme, même si l’histoire
de la SNEA, après la fusion avec Total, continuera de s’écrire
sous une autre forme. L’aventure industrielle de l’entreprise
publique portée sur les fonts baptismaux par Pierre Guillaumat s’inscrit
souvent en parallèle avec celle de la Compagnie française des
pétroles, les deux sociétés exploitant des zones géographiques
différentes et complémentaires. À d’autres moments,
des chevauchements ont pu créer quelques tensions. Mais les coopérations
jalonnent le bilan historique des deux entreprises pétrolières,
que ce soit dans le domaine de l’exploration-production ou dans celui
de la chimie. Il n’est donc pas inutile aujourd’hui - en
nous mettant du côté du passé d’Elf-Aquitaine et
en ne visant pas l’exhaustivité d’une riche histoire -
d’évoquer comment les deux « champions »
nationaux eurent deux destins croisés qui finirent par se rejoindre.




Un
second pôle pour le pétrole français

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>On sait que la France a hérité
de la part allemande de la Turkish Petroleum Company au traité de San
Remo (1920). Quelques années après, la Compagnie française
des pétroles (CFP) naissait et, avec elle, la France avait accès
aux gisements mésopotamiens. Pourtant, malgré la réussite
de la CFP, en particulier avec la construction d’une industrie française
de raffinage, certains responsables politiques notaient dès avant 1939
que les Anglo-saxons restaient maîtres du jeu pétrolier et que
la Méditerranée restait sujette à des tensions internationales.
La route du pétrole pouvait être facilement coupée. Des
organismes publics comme l’Office national des combustibles liquides
(ONCL) se donnent alors pour mission de trouver des gisements pétroliers
en France ou dans l’Empire, par exemple en Afrique du Nord, souvent
en liaison avec les gouvernements locaux et la CFP.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Les recherches, longtemps infructueuses,
sont relancées à partir de 1936. Elles se donnent pour but les
structures géologiques pouvant receler des hydrocarbures et non plus
les traces superficielles. L’idée est bonne : en juillet 1939
(le 14, cela ne s’invente pas), du gaz est découvert dans le
Comminges, à Saint-Marcet. Depuis Péchelbronn en Alsace, gisement
connu depuis des siècles, c’est la première fois que la
France s’avère terre pétrolière (gazière
au demeurant). Le 29 juillet 1939 est créée la Régie
autonome des pétroles (RAP), premier maillon historique qui mène
à Elf-Aquitaine, avec un large périmètre de recherche.
Le gaz de Saint-Marcet est exploité par quelques industries tandis
qu’un réseau de transport est construit vers Toulouse. Le gaz
est épuré dans une usine de la Compagnie française de
raffinage à Peyrouzet. Les travaux nécessaires avancent lentement
pendant la guerre du fait des pénuries en matériel et en hommes.
Ces derniers viennent d’Alsace, de Roumanie mais aussi du Maroc (où
la Chérifienne des pétroles avait été fondée
avec la CFP, l’État chérifien et l’ONCL).

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Les initiatives publiques se poursuivent
pendant la guerre, en particulier par le biais de la Direction des carburants
(DICA), héritière spirituelle de l’ONCL. Avec Saint-Marcet,
l’espoir devenait réel de faire des découvertes dans le
sud-ouest. C’est ainsi qu’est créé un syndicat d’études
et de recherches en Aquitaine dont le tiers du capital est souscrit par la
CFP (1941). La zone d’exploration est de grande taille et englobe celle
de la RAP. La loi du 10 novembre 1941 donne naissance à la Société
nationale des pétroles d’Aquitaine (SNPA). L’État
y est majoritaire mais le deuxième actionnaire reste la CFP avec 14 %.
À la tête de la société, on trouve Pierre Angot,
ingénieur au Corps des Mines, ancien de Roumanie (de la Steaua Romana
où l’on retrouve l’action du premier président de
la CFP, Ernest Mercier), également directeur général
de la Régie Autonome des Pétroles. Du fait des pénuries
de la guerre, les conditions de travail sont extrêmement difficiles.
Malgré tout, souvent avec du matériel de la RAP, 17 sondages
sont effectués. La dernière année de l’Occupation,
la SNPA est soumise à des pressions allemandes accentuées, d’autant
que les maquis occupent Saint-Marcet après le débarquement de
juin 1944. Pierre Angot paiera de sa vie la défense de la SNPA et de
son personnel.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>À la Libération, l’importance
stratégique du pétrole ne se discute pas. Mais la CFP a été
affaiblie du fait que, dès 1940, ses biens dans l’IPC ont été
mis sous séquestre par les Britanniques, que le raffinage et le transport
naval ont souffert de destructions massives et de manque d’entretien.
De longues négociations vont être nécessaires pour que
l’entreprise retrouve sa place au Moyen-Orient. Dans ces circonstances,
l’État se sent d’autant plus investi d’une mission
dans le domaine des hydrocarbures. Le Bureau de recherche de pétrole
(BRP), l’Institut français du pétrole (IFP), la Société
nationale des matériels pour la recherche et l’exploitation du
pétrole (SN MAREP) seront quelques-unes des initiatives majeures destinées
à créer un secteur pétrolier d’État qui
ne soit pas dépendant des Anglo-Saxons. Quelques hommes, issus le plus
souvent du corps des Mines, vont appuyer cette politique, soit du côté
de la DICA (en particulier Pierre Guillaumat), soit du côté du
BRP qui joue un rôle essentiel en tant que financeur (ce sera aussi
la tâche de la RAP) car les capitaux privés hésitent faute
de résultats probants.




Lacq,
berceau du groupe Elf-Aquitaine

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>La France qui se reconstruit avec l’aide
omniprésente de l’action publique avait besoin de pouvoir compter
sur ses propres ressources, en particulier dans le domaine de l’énergie.
Pourtant, les années de l’immédiat après-guerre
ne semblent guère sourire aux initiatives pétrolières.
La SNPA explore, malgré les difficultés matérielles,
le Piémont pyrénéen. Les études géologiques
disent tout l’intérêt de la région de Lacq-Orthez.
C’est dans ce périmètre qu’en 1949 un forage permet
d’atteindre à -633 mètres un petit gisement de pétrole
qui est exploité dès l’année suivante (le raffinage
est assuré par la Compagnie française de raffinage, filiale
de la CFP, et la Shell). L’espoir n’est plus chimérique.
Il se matérialise avec violence fin 1951, toujours à Lacq, où
un puits entre en éruption. Le gaz jaillit à grande profondeur,
à forte pression. Des mesures de sécurité sont prises
dans la région. Il faut cinq jours au personnel, qui ne ménage
pas ses efforts, pour contenir l’éruption. C’est un expert
américain, Myron Kinley, « le pompier volant »,
qui aura la tâche de colmater le puits par lequel s’échappent
300 000 mètres cube de gaz par jour. Le tour de force est accompli
le 11 février 1952 après 53 jours d’angoisse. Le gaz « de
Lacq » contient une proportion importante d’hydrogène
sulfuré qui se révèle très corrosif pour les aciers.
Ce n’est que début 1956 que les difficultés techniques
sont maîtrisées. La région productrice, entre Pau et Lacq,
sera transformée en profondeur par le gaz « naturel » :
chimie, électricité, soufre, aluminium forment un complexe industriel
remarquable. Une ville nouvelle, Mourenx, symbolise ce renouveau. Le Béarn
devient une terre industrielle prospère tout comme la SNPA dont les
actions sont fort recherchées.




Le
Sahara, réussite et collaboration

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Les bonnes surprises des années 1950
ne touchent pas que le Béarn. La France recherche du pétrole
dans son Empire (rebaptisé Union française). Les premières
prospections ont commencé dès l’entre-deux-guerres au
Maroc avec l’exploitation du gisement de Petitjean (la CFP y a participé),
en Afrique équatoriale française (la CFP fut un actionnaire
important de la Société de prospection de l’AEF). Il paraissait
évident que les structures géologiques de l’Afrique du
nord, et du Sahara en particulier, présentaient de fortes possibilités
de gisement. Les recherches reprennent après-guerre à l’initiative
du BRP et en association avec la CFP. Deux sociétés demandent
en commun une autorisation de permis en 1952 sur une vaste superficie de plus
de 100 000 km2 : la SN REPAL (Société nationale
de recherche et d’exploitation en Algérie), filiale du BRP, et
la CFP-A, filiale à 100 % de la CFP. D’autres compagnies
- dont la Shell - demandent des permis sur des régions
tout aussi vastes. En 1956, le succès est au rendez-vous, en particulier
à Hassi Messaoud (SN REPAL et CFP-A) et à Hassi R’Mel
(avec la SEHR qui est une filiale de la REPAL et de la CFP-A). L’enthousiasme
succède au doute. Les plus optimistes voient désormais la France
comme une super puissance pétrolière. Les actions des sociétés
pétrolières s’envolent. L’argent privé et
les compagnies pétrolières internationales trouvent désormais
de l’intérêt au désert saharien : ils prennent
progressivement le relais de l’effort public. Sur place, la technique
et le courage des hommes permettent de mettre rapidement en valeur une richesse
exceptionnelle. Hassi Messaoud est une petite ville de 5 000 habitants.
L’exploitation par deux sociétés françaises, malgré
tout un peu rivales, a engendré un certain nombre d’installations
en double. Mais c’est aussi en association que SN REPAL et CFP-A ont
construit l’oléoduc de 24 pouces qui évacue le pétrole
d’Hassi Messaoud vers la côte. De là, l’acheminement
vers la métropole pose la question du devenir du pétrole « orphelin ».




Un
nouveau groupe dans le raffinage et la distribution

En
effet, les entreprises pétrolières publiques ne possèdent
pas de savoir-faire et d’installations en aval, c’est-à-dire
dans le raffinage et la distribution. Dès 1960, certains journalistes
avaient évoqué « la solution de bon sens à
laquelle il faudra bien se rallier tôt ou tard », c’est-à-dire
le rapprochement des filiales du BRP et de la CFP. Ministres et décideurs
pétroliers préfèrent jouer la carte d’un nouveau
distributeur dans le paysage français, en dehors de la CFP et des compagnies
étrangères. La SN REPAL négocie ainsi avec la Caltex
la cession de ses intérêts en France. Mais les compagnies internationales
vont essayer d’enrayer le lancement d’un concurrent public par
de vives campagnes de presse. Le ministre de l’Industrie, Jean-Marcel
Jeanneney tient bon : en avril 1960, l’Union générale
des pétroles naît officiellement. L’UGP est formée de
la Régie autonome des pétroles, de la SN REPAL et du Groupement
des exploitants pétroliers (GEP) qui détiennent chacun un tiers
du capital. Le premier pas dans la distribution est réalisé
par l’intégration des avoirs de la Caltex française dans
la sphère publique.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Une nouvelle tension dans le domaine pétrolier
éclate en 1963 quand le directeur des carburants, Maurice Leblond,
publie les quotas d’importation autorisés par la loi de 1928.
La part de l’UGP frise les 15 % ce qui réduit un peu la
place dévolue à la CFP et Antar, plus nettement celle des compagnies
étrangères. Le coup de force - selon les adversaires
des décrets Leblond - provoque une nouvelle et intense vague
de protestations. Malgré des escarmouches (par exemple le retard pris
dans la construction de la raffinerie de l’UGP à Grandpuits),
l’Union générale des pétroles continue d’aller
de l’avant. Elle construit en 1964 une raffinerie intérieure
à Feyzin au sud de Lyon (qui en janvier 1966 connaît un grave
incendie). Grandpuits est finalement inauguré en 1967 puis Gargenville
l’année suivante.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Parallèlement, deux décisions
majeures viennent couronner les initiatives publiques. D’une part, en
1966 la création de l’ERAP (avec le BRP et la RAP, la SNPA gardant
une place à part). D’autre part, en 1967, le lancement d’une
marque unique pour la distribution : Elf qui remplace Caltex, Avia, La
Mure... après une nuit mémorable largement médiatisée.
L’achèvement de cette période sera l’intégration
d’Antar dans le groupe public. À vrai dire, cette société
intéressait fort la CFP et le belge Pétrofina. Elle avait une
excellente réputation dans le domaine des lubrifiants. En 1970, une
OPA est lancée par Elf-Erap sur Antar mais la CFP manifeste son souhait
de ne pas être écartée. En définitive, Antar verra
son capital en partie partagé entre Elf-Erap (41 %) et la CFP
(24 %). Le secteur Raffinage-Distribution du groupe public représente
désormais le quart du marché français et une capacité
de raffinage d’environ 31 millions de tonnes. Le groupe Elf-Erap fait partie
du paysage pétrolier français, 25 ans après la naissance
du BRP et 20 ans après la découverte de Lacq.




Diversification
et fin d’une époque

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Les années 1960 furent aussi celles
de l’élargissement de l’exploration-production de l’ERAP
et de la SNPA. Élargissement technique du fait des progrès réalisés
dans l’offshore, tout particulièrement au Gabon et au Congo.
Le golfe de Guinée s’affirme d’ailleurs comme le deuxième
pôle de production de l’ERAP/Elf-Aquitaine (après l’Afrique
du Nord). Élargissement géographique également, hors
des territoires anciennement sous influence française : le Nigéria
fut à ce titre une première mais la SNPA peut se targuer d’un
joli coup au but au Canada. Au milieu des années soixante, l’ERAP
essaie également de s’implanter au Moyen-Orient, terre pétrolière
par excellence, mais historiquement dévolue aux Majors et à
la CFP. Pour y entrer, l’entreprise publique explore dans des zones
non couvertes par les permis des grandes compagnies internationales ou essaie
de séduire les pays producteurs par des contrats avantageux. C’est
le cas avec l’Iran et l’Irak mais les aléas géopolitiques
ruinent les espoirs mis dans la région.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Ces tentatives de diversification sont réalisées
pour pallier la dégradation des conditions d’exploitation des
hydrocarbures dans l’Algérie indépendante depuis 1962.
En 1965, l’Ascoop avait marqué un équilibre nouveau entre
le pays producteur et les compagnies françaises. Pendant deux ans,
la coopération se passe sans anicroches et donne naissance à
de nouvelles sociétés comme la SEGANS où cohabitent CFP
et ERAP. À partir de 1967, l’Algérie change de ton et
manifeste sa volonté d’assurer son industrialisation de type
socialiste à partir de son unique source en devises, à savoir
les hydrocarbures. Il est clair que les relations ERAP-gouvernement algérien
sont d’autant plus délicates que le second voit dans le premier
un représentant de l’État français. Les contentieux
fiscaux et juridiques se multiplient. Le contexte change lui aussi car l’OPEP
remporte ses premiers succès. La surprise n’est donc pas énorme
quand le gouvernement algérien nationalise en février 1971 les
intérêts pétroliers et gaziers des sociétés
françaises. Le coup est plus rude pour l’ERAP (du fait de ses
larges investissements et de l’essentiel de sa production située
en Algérie) que pour la CFP qui accepte les conditions des Algériens.
En juillet 1971, le conseil des ministres tire le bilan de l’affaire
algérienne en maintenant le principe de deux entreprises pétrolières
françaises. Mais, pour le groupe public, affaibli, le gouvernement
souhaite le rapprochement de l’ERAP et de la SNPA à moyen terme.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Quelques années après le départ
d’Algérie, le premier choc pétrolier voit le prix du baril
quadrupler (1974). Années difficiles du point de vue « image »
pour l’ensemble des pétroliers. Le rapport Schvartz épingle
par exemple les compagnies tant publiques que privées du fait de leur
faible imposition et de leurs politiques d’ententes. Le rapporteur souhaite
davantage de transparence et plus de simplicité. Un journaliste du
Monde y fait écho : « Cette simplification doit-elle
aller jusqu’à la fusion de la CFP et d’Elf-ERAP ? C’est une question
qui reste à débattre ». En fait, la question n’est
pas d’actualité. À l’inverse, le rapprochement entre
l’ERAP et la SNPA avance. Une des difficultés à surmonter
est la présence d’actionnaires privés au sein de la SNPA.
La fusion est finalement réalisée en 1976, malgré l’inquiétude
des personnels. La nouvelle Société nationale Elf-Aquitaine
se classe alors au quatrième rang des sociétés nationales
derrière la CFP et deux constructeurs automobiles.




Une
vocation partagée dans la pétrochimie : ATO

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Dès les années 1960, la CFR
et la SNPA ont développé des activités dans la chimie.
Le contexte est alors très favorable. La demande de produits chimiques,
à commencer par les matières plastiques, connaît une croissance
soutenue. Certes, les entreprises chimiques françaises, dont les origines
remontent au XIXe siècle, proposent de nombreux plastiques,
mais elles utilisent comme matière première la houille. Or,
à partir des hydrocarbures, gaz naturel et pétrole, il est possible
de fabriquer de nombreux plastiques avec des procédés très
compétitifs.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Au sein de la SNPA, la chimie s’est
développée à partir de l’exploitation du gaz de
Lacq. Associée aux Houillères du Bassin de Lorraine, la SNPA
commercialise du polyéthylène au début des années
1960. Quelques années plus tard, la SNPA concourt avec les principaux
chimistes de la région lyonnaise à la construction et au lancement
du vapocraqueur de Feyzin. De son côté, la CFR s’intéresse
à la chimie des plastiques dès la fin des années 1950.
Entre 1958 et 1960, un petit vapocraqueur a été construit à
Gonfreville. Avec la firme Veba Hüls, la CFR produit les grands intermédiaires
et du Pehd (polyéthylène haute densité). Les activités
chimiques de la CFR sont réunies au sein de la société
des Polyoléfines. À la fin des années 1960, René
Granier de Lilliac, alors à la tête de la CFR, souhaite que son
entreprise s’engage plus en aval dans la chimie. La CFR dispose de moyens
financiers à la hauteur de ces ambitions. La SNPA, dont la filiale
chimique a pris le nom d’Aquitaine-Organico, après le rachat
d’Organico à Péchiney, envisage aussi d’accroître
ses activités et souhaiterait augmenter ses capacités de craquage.
L’observation de l’évolution des entreprises chimiques
en France et des restructurations en cours (création de CDF Chimie,
rapprochement entre Ugine et Kuhlmann...) conduit la SNPA et la CFR à
rechercher une solution commune. Dès 1968, les deux sociétés
discutent des modalités de la réunion de leurs capacités
en pétrochimie et en chimie. Cette mise en commun est justifiée
par de nombreuses complémentarités. Du côté de
la SNPA, l’expérience acquise, la présence de personnes
qualifiées et les stratégies commerciales sont mises en avant.
La CFR fait valoir ses ressources en capitaux et en matières premières.
Au printemps 1969, les deux sociétés s’entendent pour
créer un GIE, qui devient très vite une société
à part entière sous le nom d’ATO. La nouvelle société
est dirigée selon un système paritaire. La réunion des
deux pétroliers français est plutôt bien accueillie par
les pouvoirs publics, qui y voient la possibilité de constituer un
groupe chimique à vocation européenne.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>La plate-forme pétrochimique de Gonfreville
est la première réalisation d’ATO. En face de la raffinerie
de la CFR est construit un vapocraqueur puis différentes unités
pour les grands intermédiaires que sont l’éthylène,
le styrène et le propylène. Gonfreville démarre réellement
à partir de 1972. Mais ATO dispose aussi d’autres sites plus
anciens : Marseille, Serquigny, Balan, Lannemezan et Lacq. Dès
ses premières années d’existence, ATO doit affronter de
nombreuses difficultés. Le premier choc pétrolier entraîne
une hausse brutale des coûts de production de la pétrochimie
qui utilise le pétrole comme matière première et comme
source d’énergie. La récession économique et en
particulier le recul de l’activité dans le bâtiment provoquent
une rétraction des marchés pour les pétrochimistes. Dans
ces conditions, il est délicat de répercuter sur les prix les
hausses des coûts de production. Des investissements de productivité
et des efforts de recherche permettent à ATO de conserver une position
leader dans la chimie française, par exemple en lançant les
premiers copolymères ou en concevant un procédé nouveau
de polymérisation pour le polypropylène. Mais les investissements
nouveaux sont étudiés avec prudence : ainsi ATO ne s’engage
pas dans la construction du deuxième vapocraqueur de Feyzin. La situation
financière d’ATO apparaît à la fin des années
1970 beaucoup plus saine malgré tout que celle de ses concurrents,
Rhône-Poulenc et Péchiney Ugine Kuhlmann.



La
mer du Nord, deuxième pôle historique de coopération

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>La mer du Nord est une nouvelle frontière
de l’exploration pétrolière. Les tempêtes, les grandes
profondeurs, l’évacuation des hydrocarbures, la construction
d’immenses plates-formes furent autant de défis à surmonter.
Mais, dans ce cas, les Français iront groupés car les investissements
sont très lourds. Un consortium français pour l’exploration
en mer du Nord est donc créé avec le Bureau de recherche de
pétrole et la Régie autonome des pétroles (40 %),
la Société nationale des pétroles d’Aquitaine (20 %),
la Compagnie française des pétroles (30 %)... L’ERAP
mène les opérations sauf en zone britannique où la CFP
est leader. En 1971, Frigg reçoit un début d’exploitation
à partir d’une plate-forme de conception entièrement française.
L’investissement sur ce champ gazier représente l’équivalent
d’une dizaine de centrales nucléaires. La mer du Nord, dans des
conditions météorologiques souvent extrêmes, est le lieu
d’exploits techniques renouvelés.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Pour dominer l’ensemble des problèmes
posés, côté Elf-Aquitaine, une véritable entreprise
dans l’entreprise gère le projet « mer du Nord »
de façon globale à partir de 1974. La collaboration est étroite
avec Total : Elf Aquitaine Norge prend en charge la pose de cinq plates-formes
en mer tandis que Total Oil Marine a la responsabilité du transport
de gaz vers le terminal écossais de Saint-Fergus. Car le champ de Frigg
a la particularité d’être à cheval sur les zones
norvégienne et anglaise mais l’accessibilité est nettement
meilleure dans le deuxième cas. D’ailleurs, les deux pays ont
décidé de faire de Frigg un ensemble unique. Progressivement,
les défis techniques du travail en profondeur, de l’exiguïté
des plates-formes et de la logistique nécessaire sont maîtrisés
à partir des expériences faites le plus souvent sur le champ
offshore de Grondin au Gabon. Pétrole cher, le « Brent »
de la mer du Nord a cependant l’avantage d’être proche des
lieux de consommation et de ne dépendre que de pays géopolitiquement
stables. Malheureusement, les recherches faites sur le domaine maritime français,
en mer d’Iroise en collaboration avec Total et BP, ne seront pas un
succès.

 

Naissance
de deux entreprises dans la chimie

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Au cours des années 1970, chaque
pétrolier poursuit de son côté la diversification de ses
actifs dans la chimie. L’ERAP fait l’acquisition de M&T, aux
États-Unis, spécialisé dans les additifs pour les plastiques,
de Rousselot, le principal fabricant français de colles et de gélatines,
et de CECA, entreprise spécialiste des adhésifs. Ainsi s’affirme
une volonté de s’implanter dans la chimie fine et de spécialités.
Ces activités sont moins sensibles à la conjoncture. Elles permettent
de conquérir des marchés à l’étranger et
peuvent être le support d’une internationalisation plus vaste
des activités chimiques. Pour sa part, la CFR achète en 1974
Hutchinson. Cette firme ancienne fabrique de nombreux produits à partir
du caoutchouc naturel et du caoutchouc synthétique. Sous la marque
« L’Aigle », Hutchinson commercialise des vêtements
et des chaussures imperméabilisés. Hutchinson a aussi des activités
dans le pneumatique et s’est diversifié très tôt
dans de nombreux produits destinés à l’automobile et à
l’aviation. Comme la SNEA, la CFR s’implante dans la chimie de
spécialités. Ces diversifications parallèles aident à
mieux supporter le caractère cyclique de l’activité en
chimie de base.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>À la fin des années 1970,
les relations entre les deux pétroliers au sein d’ATO deviennent
plus difficiles. La gestion paritaire d’ATO gêne parfois la prise
de décision. Ainsi, les conditions du rachat des activités dans
la pétrochimie et dans la chlorochimie du groupe Rhône-Poulenc
suscitent de nombreux débats. La SNEA considère que ces activités
sont très complémentaires de la société ATO et
renforceront ses positions en chimie de base. De son côté, la
CFR s’inquiète du prix à payer. Il est vrai que chaque
groupe a une culture propre. La SNEA hésite sans doute un peu plus
à s’opposer aux désirs des pouvoirs publics. L’accord
se fait néanmoins. En 1979, une société nouvelle voit
le jour. Chloé réunit à parité la SNEA et la CFR,
Rhône-Poulenc conservant une part du capital de la nouvelle firme chimique.
En 1980, le second choc pétrolier affaiblit considérablement
la chimie française. Le changement de majorité en 1981 s’accompagne
d’une nouvelle politique industrielle, beaucoup plus volontariste. Le
gouvernement socialiste entend procéder à de nombreuses nationalisations
et envisage de restructurer plusieurs secteurs d’activités dont
la chimie. Les entreprises les plus solides sont invitées à
reprendre les activités des firmes en difficulté. Après
de nombreux arbitrages ministériels, il est décidé qu’ATO
devra reprendre la majorité des activités de Péchiney
Ugine Kuhlmann. Cette solution n’enchante personne. La SNEA accepte
de recevoir les sites et les actifs de PUK dans la chimie des halogènes
et des produits fluorés, mais à condition que l’État
fasse aussi un effort, qui serait de prendre en charge le passif de PUK. La
CFR est plus hostile encore à cette dévolution et, faute d’un
compromis satisfaisant, choisit de se retirer de la société
ATO à la fin de l’année 1982.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>À l’automne de la même
année, Atochem, la nouvelle société regroupant la chimie
de la SNEA voit le jour. Elle réunit les anciennes activités
de la société ATO et de Chloé, auxquelles s’ajoutent
celles de M&T. Atochem devient dès lors une grande entreprise chimique
présente dans la chimie lourde et dans la chimie fine et de spécialités.
De son côté, après avoir quitté ATO, la chimie
de Total se réduit à la société Hutchinson et
à une activité dans les engrais. Total ne se désengage
pourtant pas de la chimie. En 1989, l’entreprise, par le biais de sa
filiale Total Chimie joue un rôle important dans la seconde restructuration
du secteur. Ce sont en fait les actifs du groupe Orkem (ex CDF-Chimie) que
Total Chimie reçoit à l’issue d’un arbitrage des
pouvoirs publics. La mise en commun des atouts de certains groupes chimiques
et leur adossement aux groupes pétroliers apparaît comme une
réponse crédible à la mondialisation du marché.
Les groupes Elf et Total sont dans cette perspective les principaux acteurs
de la restructuration. Tandis que Elf reprend les activités de Norsolor
(spécialités), la pétrochimie (avec le site de Carling
Saint Avold) et les engrais de Grande Paroisse, Total reçoit plusieurs
activités de spécialités et conforte sa position dans
les résines et les revêtements. Bien que séparées,
les deux entreprises chimiques présentent dès lors des profils
similaires et ne se distinguent que par leur taille.

<span
style='font-family:"Times New Roman"'>Portée au début des années
1990 par des profits exceptionnels, Elf-Aquitaine a cherché un moment
à se diversifier vers l’ex-URSS. Elle parvient à l’époque
à renouveler ses réserves d’hydrocarbures à un
rythme exceptionnel. C’est donc une entreprise prospère par ses
découvertes en « huile », mais endettée
d’un autre côté, qui est privatisée en 1993 (après
un premier désengagement de l’État en 1986). La suite
est encore dans toutes les mémoires. Les deux histoires d’Elf-Aquitaine
et de la CFP-Total ont donc possédé de larges plages communes.
Les deux entreprises se sont souvent complétées, l’une
dessinant en creux ce que l’autre faisait en relief. Quelques rivalités
sans doute mais aussi une estime réciproque. La question de la fusion
des deux entreprises nationales, véritable serpent de mer, a été
posée à plusieurs reprises depuis les années 1960. Les
pouvoirs publics n’ont pas voulu que celle-ci se réalisât.
Le marché en a décidé autrement.

 

 

"Times New Roman"'>Sophie Chauveau est maître de conférences à
l’Université Lyon-II, membre junior de l’IUF

 

 

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