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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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Technique de l’entretien historique, Dominique Veillon

 

Longtemps, les documents écrits ont seuls eu droit au statut d'archives, à cause du support palpable et de la trace visible qu'ils laissaient, permettant l'administration de la preuve. Le chercheur pouvait les compulser à loisir, légitimer son travail en alignant les références. Rien de tel pour l'oral, dont le côté éphémère et fragile réduisait à néant les espoirs d'accéder à une conservation dans son intégrité. Jusqu'à une date récente, en l'absence de magnétophone, on transcrivait en les résumant, les résultats d'une conversation ou d'une interview. Dès lors, aux yeux de l'histoire positiviste, l'enquête orale restait "annexe", voire pour les plus sceptiques, un objet fabriqué de toutes pièces pour les besoins de la recherche [1].

L'arrivée de techniques nouvelles, l'évolution de la méthode historique ont modifié ces perspectives. L'historien qui travaille sur la période récente a à sa disposition de nombreux outils qui l'aident dans sa reconstitution du passé. Les images et les sons ont rejoint l'écrit : archives écrites et orales s'entremêlent désormais et font partie de la panoplie du chercheur en histoire contemporaine. Grâce au magnétophone, on peut enregistrer et conserver sur des supports les témoignages de ceux qui, à un moment ou à un autre, ont joué un rôle politique, économique, culturel, mais aussi ceux que l'histoire traditionnelle n'a longtemps cherché à mettre en scène qu'à travers des chiffres ou des tableaux, sans s'intéresser à la quotidienneté concrète de leur vie [2]. L'oralité a permis au "vécu" de prendre un relief différent.

De nouvelles archives sont ainsi apparues. Un autre éclairage est donné, qui permet parfois de décrypter ce que l'écrit dans sa brièveté laisse dans l'ombre. Certains hauts fonctionnaires ont apporté oralement des compléments indispensables pour comprendre leur action. Des "oubliés de l'histoire" se sont trouvés objets d'histoire, apportant leur contribution, aidant par là à mieux faire comprendre le contexte particulier de l'époque [3]. Reste qu'en sollicitant les témoignages d'acteurs de la période ou de simples témoins, on peut se poser la question de savoir si l'historien n'est pas tenté de fabriquer ses propres présupposés de recherche et par là même, de peser sur les résultats de son travail.

Répondre à cette question revient à mettre l'historien en face des responsabilités de son métier. Pourquoi accorder à l'écrit le privilège de l'objectivité alors que l'oral se verrait entaché de subjectivité ? Tout document écrit doit avant utilisation faire l'objet d'un traitement critique aussi vigilant que celui qui accompagne l'archive orale : en particulier, l'origine, la date, les conditions de l'élaboration doivent être soigneusement repérés et confrontés. Le déchiffrage n'est pas toujours sans surprise. A l'inverse, pour donner au témoignage oral le statut d'archive, il faut respecter un minimum de règles et prendre un certain nombre de précautions.

Celui qui recourt à l'histoire orale se heurte d'abord à des problèmes techniques [4]. Avant de se lancer dans une enquête de ce genre, il est nécessaire de maîtriser quelques données essentielles. Dans le cas par exemple, d'un organisme cherchant à créer un fonds d'archives orales, les exigences techniques seront plus élevées que celles du simple chercheur qui a recours à son magnétophone pour un travail en cours, mais dont le but n'est pas à priori la conservation. La constitution d'un corpus, c'est-à-dire d'un ensemble de témoignages destinés à des utilisateurs présents et futurs, requiert des garanties et d'abord d'excellentes conditions d'enregistrement puisque du point de départ, dépend en partie, la qualité de conservation du document. L'intérêt de l'archive sonore est à ce prix. On doit donc veiller à utiliser un matériel fiable et de bonne qualité.

Selon les vitesses d'enregistrement, les magnétophones offrent une meilleure définition de sons. Plus la vitesse d'enregistrement est élevée, plus l'enregistrement est de qualité. Il faut donc préférer un magnétophone où la vitesse de défilement soit au moins égale à 9,5 (étant entendu qu'une vitesse de 19 cm est préférable). On emploiera de préférence un magnétophone à bandes plutôt qu'à cassettes, ces dernières ayant une durée de vie beaucoup plus limitée. L'idéal étant d'utiliser simultanément deux magnétophones, l'un à bandes et l'autre à cassettes, ce qui permet autant de se prémunir contre une défaillance de l'un des appareils que d'avoir un enregistrement destiné à la conservation et une copie de travail.

Le nom de l'interviewé, la date et le lieu de l'enregistrement, les conditions techniques de prise de son doivent impérativement figurer au début de la bande. Pour la constitution d'un fonds d'archives spécifiques, il est nécessaire que le document puisse être conservé dans un lieu sûr et facilement accessible par tous.

L'enquêteur doit avant tout définir précisément les limites de son travail. La taille du corpus peut varier selon les buts fixés et la nature des données recherchées. Travaillant à une histoire des politiques éducatives, Marie-Thérèse Frank et Martine Allaire ont commencé en 1991 une vaste collecte de témoignages. Dans un premier temps, elles ont choisi d'interroger décideurs et responsables de telle ou telle réforme, soit à ce jour une vingtaine de personnes, ce qu'elles estiment suffisant dans la mesure où elles privilégient l'étude des mécanismes de la décision, au plus haut niveau ministériel et gouvernemental [5].

En revanche, un chercheur qui entreprend un travail sur un mouvement de résistance a intérêt à questionner le plus grand nombre de gens ayant appartenu au dit mouvement pour arriver à une représentativité exemplaire. Celui qui interroge une catégorie sociale définie, telle les boulangers ou les bergers, peut se contenter d'un échantillonnage plus réduit à condition que celui-ci soit sélectionné suivant des critères distinctifs lui donnant une certaine homogénéité. Un seul informateur, parce qu'il dispose d'une connaissance étendue du sujet qui intéresse l'enquêteur peut aussi être privilégié. Tout dépend de ce que l'on cherche. Rappelons également que les échantillons des historiens sont toujours bâtis à partir des sources disponibles et qu'ils n'obéissent par conséquent quasiment jamais aux critères définis par les sociologues ou les politologues.

Ceci suppose l'existence d'une méthodologie dont il est bon de rappeler les grandes lignes. Patience, discrétion et fermeté sont les règles d'or de celui qui se lance dans le métier d'interviewer. Dans tous les cas, il est indispensable de susciter entre témoin et enquêteur un lien de confiance qui facilite le dialogue. Une prise de contact préalable peut souvent s'avérer utile, notamment dans le cas de personnes âgées qui aiment savoir à qui elles ont à faire avant de se confier. Une conversation à bâtons rompus permet de préparer le schéma de l'entretien et de faire une sorte de repérage. On se doit enfin d'expliquer clairement à celui que l'on interroge, le but de l'enquête menée. Pour certains informateurs, le fait d'être interviewé à domicile peut faciliter les échanges. Pour d'autres, au contraire, un lieu neutre s'avère plus propice.

Cette technique de pré-enquête permet à un témoin sollicité en tant que tel d'évoquer son action et d'apporter ainsi sa contribution, destinée soit à l'historien qui "construit" sa source en vue d'une exploitation immédiate, soit à des utilisateurs futurs par le canal d'un organisme qui engrange les entretiens pour la constitution d'archives. L'un a comme objectif le court terme, l'autre oeuvre pour la postérité. Leur approche diffère un peu en ce sens que le premier agit en fonction de son objet de recherche et a tendance à laisser de côté certains aspects qui n'entrent pas dans sa problématique. Le réflexe du second, parce que sa démarche ne se situe pas sur le même plan, qu'il se sent solidaire d'un ensemble, est de ne rien laisser perdre d'un matériel qu'il juge indispensable à l'histoire. Il devient le dépositaire d'une parole qu'il est chargé de transmettre aux générations futures, sans toutefois pouvoir préjuger de leurs centres d'intérêt, d'où parfois un décalage entre l'attente des chercheurs et ce qui est engrangé réellement. D'où également la nécessité pour les enquêteurs d'emprunter les façons de faire des ethnologues, c'est-à-dire de préciser à quelle occasion s'est effectué l'enregistrement, de joindre à leur matériel le questionnaire élaboré auprès des personnes interviewées, pour faciliter l'interprétation du document sans pour autant se substituer au chercheur.

Celui-ci, lorsqu'il se trouve devant la bande, doit résoudre une série de questions. Le décryptage s'avère souvent délicat à cause du problème de la fiabilité de la parole. Quelle valeur attribuer à un témoignage dont le moteur est la mémoire humaine ? Avec cette production orale, on se trouve non seulement devant "le reliquat d'une mémoire vécue" mais aussi devant "la sécrétion volontaire et organisée d'une mémoire perdue" [6]. En d'autres termes un souvenir peut-il être crédible ? Il est parfois difficile, même en toute bonne foi, de se remémorer un fait avec exactitude. Comment l'historien doit-il réagir face à un document qui se présente comme un patchwork juxtaposant du vrai autant que du vécu, du réel qui peut être aussi de l'appris et de l'imaginaire ?

Plusieurs cas de figures peuvent se présenter. Deux séries d'épisodes au moins, semblent avoir laissé une trace quasi-indélébile chez ceux que l'on interroge : il s'agit du témoin directement impliqué dans un événement, qualifié de "porteur d'informations", ou bien encore de celui qui brosse un tableau de son vécu quotidien. Lorsque l'interviewé a été au centre d'un événement - voire en a été le héros principal - il a conscience de son importance, ayant à ses propres yeux un réel statut social. A la fois sujet et objet d'histoire, participant de près à la mise en perspective historique de sa propre identité, son discours même sclérosé ou reconstruit présente de l'intérêt. Le matériau brut peut se révéler plus riche qu'il n'y paraît de prime abord. Au chercheur d'opérer un décryptage, de ne pas être dupe du "c'est vrai parce que j'y étais", mis en avant par l'interlocuteur, et de faire preuve d'esprit critique pour démêler le récit construit du fait passé. En particulier, on ne doit jamais perdre de vue que ce type de témoin-sujet se place face à la postérité et qu'il cherche d'abord à se justifier devant le tribunal de l'histoire. Sommé de dire "le" vrai, il a tendance à présenter "son" récit à lui, le seul crédible pour lui. En dépit des embûches provoquées par le passage de l'individuel ou collectif, un témoin de ce genre reste irremplaçable parce que même si l'on assiste à un phénomène d'autogrossissement inévitable, il est l'unique détenteur de renseignements de première main.

Il peut se faire aussi que l'informateur ait partagé la même expérience que tout un groupe ; c'est le cas, par exemple des déportés, ou des prisonniers de guerre. Le recours à l'entretien est un instrument indispensable dans la mesure où il permet de mieux apprécier des éléments rarement mis en avant dans des sources écrites, comme la solidarité, le soutien entre des hommes ou des femmes qui partageaient la même épreuve. Ces témoignages permettent aussi des recoupements, des vérifications qui sont autant de gages d'authentification. A cet égard, il importe de citer l'enquête menée par Germaine Tillion auprès des déportées du camp de Ravensbrück qui reste un travail exemplaire de recension documentaire. A l'inverse, dans le cas d'un individu appartenant à un groupe défini (syndicat, association, parti politique), l'enquêteur devra faire montre d'une grande vigilance, le témoin ayant souvent tendance à s'approprier de bonne foi l'histoire du mouvement auquel il s'identifie.

Reste que le poids du quotidien par sa monotonie et sa routine donne lieu à des récits qui, s'ils se distinguent par une absence de chronologie, traduisent néanmoins avec vigueur la réalité du moment. L'enquête orale est un révélateur essentiel pour aider à une reconstitution de l'atmosphère d'une époque car elle met en relief une série de petits faits vrais qui tissent l'existence.

Dans l'entretien, le chercheur doit faire preuve d'un minimum de déontologie. Son interlocuteur reste à tout moment maître du jeu et peut, s'il le souhaite, demander à écouter l'enregistrement. Il est libre de faire supprimer tout passage considéré comme gênant à ses yeux, ce qui irrite l'historien, assistant ainsi à l'amputation de son matériau.

Une fois recueillis, comment travailler sur ces enregistrements ? Les uns, arguant de la difficulté de la réécoute, en particulier de sa lenteur et de ses aspects redondants, se déclarent en faveur de la transcription de la bande, et vont jusqu'à affirmer la prééminence de celle-ci. Les autres proclament que "le document, c'est la bande" et que la transposition altère singulièrement la qualité du document, gommant en particulier tout l'aspect de la psychologique individuelle du discours entendu. Comment en effet rendre sur le papier les silences, les soupirs, le tremblement de la voix. En réalité, on se trouve devant un problème du même ordre que celui qui consiste à présenter au chercheur un document microfilmé plutôt que de lui confier l'original. Quel que soit le principe adopté, il n'en demeure pas moins qu'en cas de doute, le recours à la source primaire s'impose.

Quelques précautions sont élémentaires. Il faut veiller scrupuleusement à ne pas induire une réponse par la question posée car on fausse les perspectives. Parfois, il peut être nécessaire de canaliser fermement le flot des digressions de l'interlocuteur que l'on a en face de soi. Parfois au contraire, l'enquêteur doit savoir se taire et écouter sans rompre le fil, celui qui fait appel à ses souvenirs. Chaque entretien doit être préparé soigneusement et faire l'objet d'un dossier précis sur lequel seront consignés les différents stades de l'opération. S'il s'agit d'interroger le témoin sur une expérience vécue, il faut essayer de repérer les moments décisifs, voire les traumatismes qui ont pesé ou non sur sa mémoire. Ainsi, pour une étude sur le débarquement de juin 1944 des troupes alliées en Normandie, qui a donné lieu en 1984, à une enquête approfondie auprès de l'Université du Troisième âge de Caen, nous voulions avec Etienne Fouilloux savoir quels souvenirs, 40 ans après, la population de Caen et de Saint-Lô avait conservés de ces semaines dramatiques. Nous avions lu et dépouillé systématiquement les ouvrages traitant le problème dans ses grandes lignes en privilégiant l'aspect local. Une fois ce travail achevé, nous avons mis au point une grille d'entretien de façon à poser le même type de questions à chacun de nos interwievés. Nom, âge en 1944, situation familiale, profession, conditions de vie pendant la guerre. Le débarquement du 6 juin faisait l'objet d'un questionnaire serré et détaillé : "Pensiez-vous à une arrivée des Alliés sur vos côtes ?" ; "Quand avez-vous eu le pressentiment que le jour J était arrivé.?". Par la richesse des matériaux recueillis, l'expérience a été concluante même si nous avons été obligés d'adapter notre méthode en cours de route. Face à un questionnement trop précis, certains témoins se sont montrés figés, se réfugiant dans des réponses stéréotypées. Finalement nous avons adopté un compromis. Le point de départ restait la grille élaborée a priori à partir de nos hypothèses ; nous avons conservé quelques questions clés, mais nous avons laissé l'informateur insister de lui-même sur ce qui lui semblait essentiel, tout en respectant les limites de notre champ chronologique.

Au terme du travail, nous disposions d'un éventail suffisamment large pour en tirer des conclusions sur l'existence d'une mémoire au quotidien, dont émergeaient des faits souvent passés sous silence dans les études antérieures, comme la vie dans les refuges que constituaient les carrières de Fleury ou l'église Saint-Etienne pendant les bombardements. Tous nos témoins avaient spontanément parlé de la fracture que constitue le débarquement dans leur mémoire, ce qui souligne le décalage évident de leurs souvenirs par rapport à l'ensemble des Français, pour qui le Jour J marque essentiellement le début de la Libération. Le débarquement, pour les Normands, c'est d'abord les bombardements avec les souffrances qu'ils apportent et une grande sévérité envers les Américains, accusés d'avoir sacrifié une partie de la population à des fins stratégiques. C'est aussi, la perception recréée individuellement d'événements devenus des éléments de la mémoire nationale. Ainsi, une institutrice réfugiée venant de Lorraine, décrivant l'arrivée des Allemands en 1940 dans la petite ville normande où elle était installée, a parlé en pleurant de l'impression horible que lui avaient fait les soldats coiffés de leurs "casques à pointe". L'intérêt de son discours n'était pas dans la qualité de l'information qu'elle a donnée, fausse, puisqu'il y avait substitution d'une guerre à l'autre, les casques à pointe se rapportant aux soldats de 1914. En revanche, la façon dont sa mémoire a joué spontanément pour mettre en avant un fait que sa famille avait vécu à une autre période et dans une autre région, mais qui avait tout éclipsé en raison de sa charge émotionnelle, s'est révélée particulièrement instructive. Ce qu'elle avait appris de ses parents et grands-parents, en l'occurrence les pillages commis par les troupes ennemies en 1870 et 1914, avait pris le pas sur ses propres souvenirs, occultant le réel des uniformes

S'agissant d'un témoin qui par sa fonction a été mêlé de près à une décision majeure, il importe de ne pas arriver devant lui sans bien connaître les grandes étapes de son itinéraire. On interroge avec plus de discernement quelqu'un dont on connaît le déroulement de la vie ou de la carrière. Si l'on a en face de soi, pour la période 1939-1945, un témoin majeur, par exemple un chef de réseau ou de mouvement de la résistance, la tentation est grande de préparer une grille de questions couvrant le champ de ses responsabilités durant la guerre. L'expérience prouve que l'on a souvent intérêt à abandonner le système des questions-réponses et à situer l'entretien dans une perspective générale. Plongé dans ses souvenirs, le témoin "privilégié" a alors tendance à perdre un peu de sa mémoire figée pour retrouver davantage de spontanéité et sortir des sentiers battus. Il se livre plus facilement. On peut ainsi tenter de lui faire préciser le lien entre ses actions passées et les motivations personnelles, conscientes voire inconscientes à ce moment-là qui l'ont poussé à entrer dans l'illégalité.

Assez mal maîtrisés jusqu'à ces dernières années, les problèmes d'ordre juridique concernant la propriété des enregistrements et leurs conditions d'utilisation et de citation, ont donné lieu à des recherches spécifiques et sont abordés dans des travaux récents [7]. En raison de son statut particulier, "archive brute" ou "construction élaborée", plusieurs textes législatifs régissent le document oral. Sans entrer dans le détail, il importe de dresser ici les grandes lignes des lois. Tout détenteur de collections de témoignages oraux se trouve en effet confronté à des demandes d'accès à tel ou tel document. En vertu de la loi du 17 juillet 1970 qui garantit à tout citoyen le respect de ses droits individuels et de sa vie privée, il est interdit de recueillir ou de fixer les propos ou les images d'une personne sans son accord. On ne saurait donc trop recommander à l'interviewer qui se lance dans des enquêtes de ce type, d'obtenir l'accord écrit des personnes qu'il enregistre. La conservation, la divulgation, l'utilisation, la publication des enregistrements, ne peuvent s'opérer qu'avec le consentement de l'intéressé. Celui-ci reste libre de communiquer ou non, son témoignage.

Le problème est tout aussi complexe quant à la législation afférente au document ainsi produit. S'agit-il ou non d'une oeuvre à part entière? Qui est l'auteur du document sonore ainsi créé ? Au regard de la loi du 11 mars 1957, le témoignage oral se range dans la catégorie "des conférences, allocutions, sermons, plaidoiries et autres oeuvres de même nature". Le témoin est alors assimilé à un auteur, tandis que l'historien ou l'interviewer deviennent les producteurs définis "comme la personne physique ou morale qui prend l'initiative et la responsabilité de la réalisation de l'oeuvre". L'auteur, en l'occurrence ici le témoin, a deux sortes de prérogatives. Il possède un droit moral inaliénable et perpétuel qui ne s'attache qu'à lui. S'il le veut, il peut exiger la destruction de son témoignage à supposer que celui-ci le déçoive. Dans les faits, ce cas ne se produit que très rarement, en raison de l'ignorance où le témoin est généralement de ses droits. Le témoin possède aussi un droit dit patrimonial qui se subdivise en droit de reproduction et droit de représentation, ce qui veut dire qu'il "jouit sa vie durant du droit exclusif d'exploiter son oeuvre et d'en tirer un profit pécuniaire". Légalement, toute communication d'un interview est donc soumise à l'autorisation de la personne considérée comme auteur et éventuellement au versement de droits financiers. Pour ce dernier point, une exception est prévue quand par exemple, il est prouvé qu'il s'agit d'une recherche à vocation scientifique. En ce cas, le chercheur qui souhaite avoir communication d'un document oral n'a besoin que de l'accord de son auteur. En matière d'exploitation future, (livre, disque), la personne mise en cause, doit indiquer précisément son accord. Le mieux pour le chercheur ou l'institution est de prendre une garantie écrite et de faire remplir un formulaire type autorisant l'interviewer à se servir du matériau.

Le but d'un organisme qui procède à des enregistrements de témoins est de constituer un fonds de mémoire vivante pour permettre à des utilisateurs présents et futurs d'en prendre connaissance. Il s'agit d'engranger le plus possible de matériaux sans porter de jugement sur la qualité intellectuelle des enregistrements. Certains témoins doués d'une grande puissance d'évocation en éclipsent d'autres s'exprimant moins aisément, et l'enquêteur peut être tenté d'opérer un choix Cela incite à une grande prudence, quelques témoignages considérés comme secondaires lors de leur collecte, peuvent, du fait de l'actualité d'une nouvelle recherche, prendre soudain de la valeur.

La façon dont seront conservées les bandes fait partie d'une politique d'ensemble et doit être envisagée dès le départ. La question de la conservation de la bande se pose à trois niveaux au moins :

1) Technique. D'où la nécessité, on l'a rappelé plus haut, de se servir de bons supports, d'utiliser des bandes plutôt que des cassettes, et de faire attention aux conditions d'enregistrement en supprimant en particulier les bruit de fonds, les sons parasites et les interférences.

2) Déontologique. Le problème s'est maintes fois posé à propos de l'histoire de la Résistance où tel ou tel chef de réseau ou de mouvement à l'écoute de la bande demandait la suppression d'un passage considéré par lui comme délicat. Le plus souvent, on accédait à sa demande. Cela ne va pas sans déchirement. Que faire par exemple de l'enregistrement d'un témoin qui refuse que l'on se serve de son témoignage alors même que celui-ci est essentiel pour éclairer un point d'histoire ? Doit-on détruire la source ? Passer outre au diktat au nom de l'intérêt supérieur de la science ? La sagesse n'est-elle pas de persuader le témoin de la nécessité de garder l'enregistrement, quitte à interdire son utilisation immédiate, et à prévoir les conditions de l'utilisation future de la bande, dans un laps de temps fixé par l'intéressé. Faut-il garder tout ou partie de sources orales recueillies dans des circonstances précises ? Par exemple, à l'occasion d'un colloque sur Pierre Mendès France organisé par l'Institut d'histoire du temps présent en décembre 1984, une enquête a été menée auprès d'hommes politiques et des principaux collaborateurs de Mendès. Toutes les bandes ont été conservées, alors même que les Actes du colloque ont été publiés parce qu'il paraissait capital aux historiens de conserver la trace et les témoignages de personnalités déposant devant l'histoire.

3) Pratique. En raison de leurs supports, les archives sonores posent un problème de conservation. Les bandes et les cassettes sont des matériaux fragiles, sensibles à la poussière, aux conditions de l'environnement. Trop d'humidité nuit, entraînant l'apparition de moisissures, un excès de température rend les supports cassants. Mais ce sont surtout les variations brusques de température et d'humidité qui sont le plus à craindre. La meilleure des solutions est de conserver les supports dans des locaux climatisés, à l'abri de l'air et de la lumière.

Jusqu'à une époque récente, il était courant de voir l'historien ne prêter qu'une attention secondaire aux problèmes méthodologiques, déontologiques et techniques concernant les sources orales. Se considérant comme le seul destinataire de la source, peu lui importait les conditions d'enregistrement ou de stockage. Certains même ne souhaitaient pas garder leurs bandes, allant jusqu'à les détruire après utilisation. D'autres voyaient dans ces enregistrements un pis-aller, une source secondaire ne pouvant remplacer l'écrit et ne se souciaient guère de leur devenir. Un changement s'est dessiné ces dernières années pour harmoniser cette forme d'histoire, l'institutionaliser et lui donner un autre statut. On constate un effort pour mieux garantir la survie des archives sonores. Plusieurs congrès d'archivistes ont choisi d'y consacrer une partie de leurs travaux, s'efforçant en particulier de sensibiliser les praticiens d'histoire orale aux problèmes posés par la sauvegarde des documents et sur l'égale importance de la collecte et du dépôt des archives orales. Les historiens qui ont recours à l'oralité sont de plus en plus nombreux à ne pas travailler en solitaire ; ils acceptent désormais sans trop d'hésitation de confier leurs enregistrements à des services spécialisés pour que ceux-ci soient conservés dans de bonnes conditions. C'est la preuve que l'histoire orale est en passe d'obtenir ses lettres de noblesse.



[1]            Cf. Jean-Jacques Becker, "Le handicap de l'a posteriori", Questions à l'Histoire orale, Cahiers de l'IHTP, 4, juin 1987, (table ronde, 20 juin 1986).

[2]           Voir en particulier, Adélaïde Blasquez, Gaston Lucas, serrurier. Chronique de l'antihéros, Paris, Plon, 1976 ; et les travaux menés par Yves Lequin et Rolande Trempé. Plus récemment, Noëlle Gérôme, "Récits ouvriers du temps de guerre", dans Denis Peschanski, Jean-Louis Robert (dir.) Les ouvriers en France pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, CRHMSS/IHTP, 1992, pp. 457-468. (Actes du colloque, Paris-CNRS,
22-24 octobre 1992).

[3]            Dans l'étude de la Résistance, on a longtemps négligé de recueillir les témoignages des résistants de base au bénéfice des principaux responsables. La thèse sur Défense de la France (Université Paris I, 1992) soutenue par Olivier Wieviorka, qui a enregistré un grand nombre de témoins, démontre l'intérêt de faire parler toutes les catégories de résistants sans exception aucune.

[4]            Sur cette question on aura intérêt à se reporter à l'article de Christian Abry, "La mise en boîte du son. Petits conseils et premiers soins", Sonorités, 1, juin 1980, pp. 7-11, ainsi qu'à l'ouvrage de Chantal Tourtier-Bonazzi, conservateur général de la section contemporaine des Archives nationales, Le Témoignage oral aux Archives, de la collecte à la communication, Paris, Direction des Archives de France, 1990.

[5]            Marie-Thérèse Frank, "Pour une histoire de l'Education en France depuis 1945", Histoire de l'Education, 53, janvier 1992, pp. 1-40

[6]            Pierre Nora, Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1985, Introduction, p. XXXIII.

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