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Institut d’histoire du temps présent - IHTP

 
 
 

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L’entretien en sociologie , Michael Pollak

 

Sous la bannière d'histoire orale se sont rassemblés, depuis les années 1970, des chercheurs (et surtout des chercheuses) en provenance de disciplines diverses : sociologie, ethnologie, psychologie, histoire. En sociologie, cet enthousiasme interdisciplinaire est allé de pair avec la redécouverte de la méthode biographique et autobiographique, et plus particulièrement de la tradition de l'Ecole de Chicago [1]. En France l'intérêt biographique est aussi venu de l'insatisfaction de certains chercheurs qui travaillaient dans les domaines de la mobilité professionnelle et de la formation des groupes. Selon eux, les interprétations que l'on pouvait tirer des statistiques administratives et des enquêtes par questionnaire étaient insuffisantes. Seules des indications supplémentaires, issues d'entretiens pouvaient renforcer ces analyses.

En mettant en lumière les spécificités de la technique d'entretien en sociologie, je voudrais, en prenant appui sur ma propre pratique, montrer les différences de préoccupations entre les historiens et les sociologues travaillant sur des sujets proches.

L'analyse de la genèse des groupes sociaux, du travail et des investissements qui sont nécessaires à leur formation [2] a changé d'optique par rapport au précepte durkheimien selon lequel "il faut traiter les faits sociaux comme des choses". Dorénavant, beaucoup de sociologues se demandent plutôt comment les faits sociaux deviennent des choses, ou plutôt par quelles opérations on en a fait des choses, et par quels processus mentaux on dote de stabilité des groupes, des organisations collectives ou des institutions en perpétuelle évolution. D'où le passage d'une perspective macro- à un regard microsociologique, ainsi que le déplacement d'interprétations structurales vers des analyses qui accordent aux acteurs individuels et collectifs une place prépondérante. D'où aussi le succès extraordinaire de l'interactionnisme symbolique d'Erving Goffman, Howard Becker, Anselm Strauss et de l'ethnométhodologie [3]. Il ne s'agit plus de faire confiance au discours dominant sur tel ou tel groupe, mais d'adopter la perspective des acteurs eux-mêmes en essayant de comprendre comment ils interprètent leur situation. Ceci représente bien le retournement de sens relevé par les sociologues : la conduite des acteurs - essentiellement des marginaux et des déviants - s'explique en adoptant leur point de vue et non pas en prenant exclusivement le point de vue administratif produit par les spécialistes de la gestion des divers "problèmes sociaux", ou encore en utilisant des statistiques officielles.

Des enquêtes orales françaises ont révélé que les données structurelles qui définissent une situation peuvent apparaître non seulement comme des contraintes (la réponse est alors l'adaptation), mais aussi comme des ressources dont peuvent se saisir les acteurs dans leur effort pour définir activement leur place dans un environnement inconnu ou changeant. Le cas des boulangers parisiens analysé par Daniel Bertaux et Isabelle Bertaux-Wiame en est un bon exemple [4].

Mon travail sur l'expérience concentrationnaire a montré que même dans l'univers limite d'un camp de concentration quelques marges d'action ont subsisté, à condition que les détenus aient utilisé toutes les ressources qui leur étaient propres (force physique, pouvoir de séduction, capacité intellectuelle, savoir-faire variés), qu'ils aient voulu ou pu saisir toutes les chances qui s'offraient à eux, qu'ils aient su enfin utiliser la ruse.

L'usage des matériaux oraux comme des récits de vie permet d'avancer des explications qui dépassent le schéma de la détermination infra/superstructure et qui accordent une place importante aux dispositions et aux pratiques d'acteurs individuels et collectifs. L'approche biographique, méthode royale de l'histoire orale, a fait son chemin en sociologie aussi. Ainsi a-t-on pu développer des hypothèses qui n'avaient pas été prises en considération au début d'une recherche [5]. La structure des récits a mis en question la vision de la continuité et de la cohérence d'une vie. Elle nous rappelle combien il est difficile pour une personne et pour un groupe de maintenir continuité et cohérence. Ces analyses mettent en garde le chercheur contre toute reconstruction linéaire et téléologique [6].

Au fur et à mesure que l'enthousiasme pour la nouveauté que représentait l'histoire orale a fait place à une évaluation plus sereine des apports scientifiques de cette pratique, la coopération interdisciplinaire s'est atténuée au prix - pour l'histoire du temps présent - de l'acceptation des sources orales et de leur intégration, et en sociologie, par une réflexion plus attentive sur les conséquences des choix méthodologiques. Du coup, on se rend compte d'une évidence : si l'entretien a toujours occupé une place privilégiée et prépondérante dans l'arsenal technique des sociologues, l'entretien biographique n'en est qu'un type particulier, qui s'éloigne cependant des procedures d'échantillonnage habituelles.

Comme le souligne Jean Peneff, les interactionnistes de l'Ecole de Chicago, parfois pris pour témoins des méthodes en histoire orale, se sont peu intéressés à la biographie en tant que telle. "En insistant progressivement sur la situation, sur la perception d'autrui, sur la relation face à face dans l'interaction, plus que sur l'histoire de la rencontre, comme moment de deux trajectoires, ou sur le contexte social qui a permis la situation étudiée, les interactionnistes laissent volontairement de côté les expériences passées des individus, leurs attentes et leur évaluation des perspectives à venir. Cela explique peut-être le paradoxe de l'absence d'autobiographies dans un courant contemporain représentatif de la tradition de Chicago" [7].

L'apprenti historien qui franchit pour la première fois les portes d'un dépôt d'archives accomplit un acte initiatique au même titre que le sociologue menant son premier entretien. Pour l'historien du temps présent, peut s'ajouter également l'entretien auprès d'un informateur. S'il a choisi, pour sa thèse, d'appuyer sa démonstration essentiellement sur des sources orales, il rencontrera, aujourd'hui encore, des difficultés multiples et des objections de principe sur la véracité de ses documents et sur les conditions de critique des sources. Toute différente est la situation du jeune sociologue, qui, par ses premiers entretiens, pourra prouver sa capacité, lors de l'accès à un terrain, à surmonter ses propres angoisses dans la prise de contact et dans la formulation directe et claire de ses questions. Les premiers entretiens sociologiques (ceux que l'on fait en début de carrière comme tout matériel recueilli à l'orée d'un nouveau projet), sont - et ne doivent pas être - très structurés. Il s'agit de prendre contact avec une "personne ressource" (l'informateur des ethnologues, le témoin des historiens), un connaisseur privilégié, et d'apprendre le plus possible sur le terrain d'enquête envisagé, les autres interlocuteurs, les données statistiques et documentaires disponibles. Au fur et à mesure de l'avancement du projet, seront prises des décisions méthodologiques cruciales : le nombre optimum d'entretiens qualitatifs à mener, leur fonction par rapport à l'ensemble du matériel, la mise en forme de la grille,.le mode d'échantillonnage, la décision d'entreprendre ou de renoncer à une enquête complémentaire par questionnaire.

Ces décisions ne devraient jamais être prises a priori, sans avoir acquis une profonde connaissance du terrain. Dans le cadre de notre recherche sur la prévention du sida auprès des homosexuels masculins, qui devait s'étendre sur plusieurs années, nous avons conçu dans un premier temps un projet exclusivement fondé sur une démarche quantitative, appuyée sur une observation ethnologique et des entretiens. Ceci aurait limité notre investigation à un recueil de données auprès d'un échantillon tiré selon la méthode "boule de neige" de 100 à 200 personnes. Dans un second temps, la collaboration avec une revue spécialisée, acceptant d'insérer à plusieurs reprises un questionnaire de quatre pages de plus d'une centaine de questions, nous a permis de recruter chaque année 1 000 à 2 000 répondants. Par ailleurs, à la différence de la démarche par questionnaire, jamais les entretiens tout seuls ne nous auraient permis une analyse aussi fine des sous-milieux et des réseaux socio-sexuels. En revanche, les entretiens qualitatifs ont fait apparaître mieux que les lettres jointes au questionnaire les émotions, la souffrance et le fait de "vivre avec le sida" [8].

Les sociologues ne se préoccupent pas de l'archivage de leur matériel, alors que les historiens, tenus à pouvoir fournir à tout moment la preuve matérielle sur laquelle ils ont bâti leur démonstration, en ont une préoccupation obsédante, conséquence déontologique de leur métier. S'il existe de façon facilement consultable des séries statistiques et des banques de données où les sociologues trouvent les chiffres de base dont ils ont besoin, en revanche, les matériaux recueillis dans le cadre d'un projet de recherche sociologique ne sortent que rarement des archives personnelles du chercheur ou du groupe de chercheurs. Dans ces "archives personnelles", composées de notes de terrain, d'observations, d'entretiens enregistrés, transcris ou non, il n'y a aucune standardisation, hormis le système de classement choisi par l'auteur. Pour les sociologues, le matériel est secondaire par rapport à la construction du modèle et à la rigueur de la démonstration. C'est là, et non dans un quelconque document comme chez les historiens, que réside les preuves de la valadité de leurs résultats.

En ce sens, la démarche du sociologue s'apparente davantage au travail ethnographique et anthropologique, où il s'agit d'éclairer un objet à partir de plusieurs angles, en recourant à toutes les méthodes disponibles. Quand on étudie par exemple le vécu d'une maladie chronique ou fatale, il faut observer les situations clés et les lieux : le malade vit-il seul, en famille ou avec des amis, comment s'est fait l'accueil à l'hôpital etc ?. Il faut également discuter avec le malade lui-même, ainsi qu'avec son entourage, son médecin et d'autres intervenants paramédicaux, comme le personnel infirmier et l'équipe d'assistants sociaux. Pour comprendre un patient et la situation dans laquelle il se trouve, il faut combiner toutes ces observations avec des entretiens d'origines variées. J'ai pu ainsi observer qu'à partir de leur entrée à l'hôpital et mis en situation de consultation avec leur médecin, beaucoup de malades cessaient de rapporter les plaintes et les angoisses qu'ils exprimaient auparavant devant leurs amis et leurs proches. Devant son médecin, le malade s'est transformé en "patient exemplaire", en héros de la lutte contre une maladie pourtant mortelle. L'image de soi se construit par anticipation des réactions d'autrui, de la compassion qu'on attend et de la confiance que l'on a de soi-même et des autres.

La comparaison entre entretiens et matériaux écrits, publiés ou pas, rapproche les historiens et les sociologues des spécialistes de l'analyse des textes. Dans L'expérience concentrationnaire, j'ai comparé systématiquement mes entretiens, faits dans les années 1980, d'une part avec des biographies publiées de rescapés du même camp, de l'autre avec des biographies que certains avaient écrites sans jamais les montrer en dehors d'un cercle familial et amical très restreint, et enfin avec des dépositions à caractère biographique faites devant des commissions historiques [9]. J'ai pu ainsi montrer à quel point toute interprétation théorique est tributaire du matériel empirique qui la sous-tend. De toute évidence, le choix du corpus, des matériaux de recherche, la méthode, l'objet analysé et son interprétation se conditionnent réciproquement. Si de ces éléments constitutifs d'une construction, un seul varie, les autres changent aussi [10]. Cette conclusion ne peut évidemment pas être admise par les historiens, confrontés à l'exigence d'objectivité, même lorsqu'ils admettent combien elle est elle-même variable dans le temps, l'espace et les conditions de construction de leur objet.

Faire des "récits de vie" ou des entretiens biographiques une méthode et un objet en soi a forcé les sociologues à regarder en détail l'interaction entre enquêteur et enquêté, et la transformation de l'un et de l'autre tout au long de l'entretien. Dans des entretiens longs, étalés sur plusieurs séances, la confiance entre enquêté et enquêteur se noue petit à petit. Dans une telle démarche, on relève ce qui peut être dit, à quel moment et avec quelles réticences. Ainsi peut-on déterminer à partir des récits d'anciens déportés, à côté des secteurs négligés (à dessein) car non légitimes, des éléments inaperçus (par refus de prise de conscience). L'absence de réflexion et de retour réflexif sur des aspects de l'expérience vécue s'explique évidemment aussi bien par des raisons d'ignorance que de refoulement et de silence délibéré.

De plus, une situation d'entretien est rarement limitée au couple enquêteur-enquêté. Une expérience faite à Berlin avec une déportée qui m'avait accordé sans hésiter une entrevue est significative à cet égard. Après une première prise de contact, elle m'avait téléphoné pour demander un délai de réflexion. Trois mois plus tard, après plusieurs séances d'entretiens, un nouvel obstacle avait surgit. Une amie l'avait mise en garde contre notre entreprise "qui risquait de détruire sa vie privée". Ces résistances successives m'ont obligé à mieux expliciter mes propres intentions de recherche. De même les décisions de cette femme étaient prises après concertation avec ses amies, qui, indirectement et sans que je les connaisse, participaient à l'entreprise. Ces exemples montrent les aléas de toute démarche de recherche. Les difficultés et les découvertes inattendues qui font le bonheur du chercheur, peuvent être assez proches en histoire, en anthropologie et en sociologie, même si elles sont traitées différemment dans chacune de ces disciplines. Désormais, après une période "interdisciplinaire" assez euphorique, chacun rentre en quelque sorte chez lui, fait le bilan et tire ses conclusions. Paradoxalement, nous assistons maintenant à la sortie d'une masse de publications préparées pendant la première période de fusion disciplinaire, alors que nous sommes à un reflux du mouvement. Mais cette situation n'est que le reflet des rythmes et des décalages propres à l'activité de recherche où les délais peuvent être longs entre la conception des projets et leur publication.



*            Ce texte est l'un des derniers que Michael a écrit avant de mourir. Se sachant condamné, il a insisté pour y travailler malgré sa lassitude, sans pouvoir apporter les corrections souhaitées. Nous avons suivi le plus fidèlement possible ses indications, en acceptant le risque de déformation et de trahison. Tel quel, il reste pour nous tous la preuve du courage et de la dignité de notre ami.

[1]            Daniel Bertaux, Destins personnels et structure de classe, Paris, PUF, 1977 ; Daniel Bertaux (dir.), Biographie and society : the Life History Approach in the Social Sciences, Beverly Hilles, Sage, 1982.

[2]            Luc Boltanski, Les cadres, Paris, Minuit, 1982.

[3]            Erwin Goffman, La mise en oeuvre de la vie quotidienne, 2 tomes, Paris, Minuit, 1973 ; Howard S. Becker, Outsiders, Paris, Métaillé, 1985 ; Anselm Strauss, Miroirs et masques, Paris, Métaillé, 1992 ; H. Garfinkel, Studies in Ethnomethodology, Prentice Hall, Englewood Cliffs, 1967.

[4]            Daniel Bertaux, Isabelle Bertaux-Wiame, "Life Stories in the Bakers Trade", Daniel Bertaux (dir.), 1981, op.cit.

[5]            Howard S. Becker, "Biographie et mosaïque scientifique", Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, 1986, pp. 105-110.

[6]            A. Lehman, Erzählstruktur und Lebenslauf. Autobiographische Untersuchungen, Francfort, Campus, 1983 ; Pierre Bourdieu, "L'illusion biographique", Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, 1986, pp. 69-73.

[7]            Jean Peneff, La méthode biographique, Paris, Armand Colin, 1990, p. 57.

[8]            Michael Pollak, Les homosexuels et le sida, sociologie d'une épidémie, Paris, Métaillé, 1988. Voir également sur les choix de méthode, Michael Pollak et Marie-Ange Schiltz, Six années d'enquête sur les homo- et bisexuels masculins face au sida, Livre des données, Paris, 1991, (Rapport de fin de contrat à l'ANRS).

[9]            Michael Pollak, L'expérience concentrationnaire. Essai sur le maintien de l'identité sociale, Paris, Métaillé, 1990.

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